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Driss Chraibi est né à el Jadida ( Mazagan sous le protectorat et représenté dans le bandeau ) en 1926, et meurt à Crest ( Drôme ) en 2OO7. Issu d’une famille Fassie, il est élevé à Rabat, puis à Casablanca. Il fréquente l’école coranique dès six ans. Il entre ensuite comme interne dans une école privée à Rabat puis au lycée Lyautey de Casablanca. Il vient à Paris en 1945 étudier la chimie et obtient son diplôme d’ingénieur en 1950. Il s’intéressera plus tard à la neuropsychiatrie avant de se tourner vers la littérature et le journalisme.

Ses mémoires Vu, Lu, Entendu décrivent l’enfance et l’adolescence de l’écrivain alors que Le Monde à côté, le deuxième volet des mémoires, raconte sa vie d’écrivain et sa vie privée. Ce livre a été écrit et publié en français pendant son séjour à Crest dans la Drôme en 1998.
Je remercie la vie sont les premiers mots qui accueillent le lecteur tors de ce voyage dans les souvenirs d’enfance de l’auteur qui nous précise qu’il a 71 ans déjà.
Je remonte à pas paisibles te chemin parcouru, sans notion de temps et d’espace. Je me tourne vers mon passé. J’essaie tout au moins.
Le premier souvenir nous raconte comment a été déterminée sa date de naissance lors de son entrée à l’école, un récit plein d’humour, de tendresse même pour les acteurs de cet épisode lointain. On sent ici l’amour pour son pays, simple et total.
J’aime mon pays, écrit-il. Si loin que j’en sois de par le monde Je n’ai qu’à fermer les yeux pour le voir et l’entendre, le sentir et le ressentir. Le Maroc est mon rêve éveillé, mon foie, ma demeure. On peut renoncer à tout sauf à l’enfance.
C’est ainsi qu’à travers l’évocation nostalgique des paysages, il retrouve le chemin de l’enfance. Ce sont des descriptions pleines de poésie qui font revivre le Moyen Atlas, les sonorités du djebel aride et nu, les ruelles grouillantes et colorées d’el Jadida. le désert qui chante écrasé de soleil.
L’avez-vous entendu chanter ? Il chante réellement quelques instants avant l’aurore, pour peu qu’on lui prête l’oreille.

Au Lycée Lyautey de Casablanca, Driss se fait des amis qu’il gardera jusqu’à l’âge adulte et se passionne pour les livres qu’ils soient manuels scolaires ou romans.
En guise de serre-livres, j’encadrais les volumes à l’aide du petit Larousse illustré et son homologue arabe le Quamous. Deux ans plus tard, la littérature jonchait le sol de ma chambre.
Les matières au programme de ses études secondaires l’enthousiasment. Il se familiarise plus spécifiquement avec la langue de Goethe… quand éclate la seconde guerre mondiale. La Wehrmacht se dirige sur Paris et des Marocains s’engagent en première ligne pour soutenir leurs compagnons d’armes Français. Pendant la guerre, le jeune homme entendra s’élever la rumeur du monde et d’un pays qui s’ouvre à la modernité entre Islam et Occident. A l’arrivée des soldats américains, c’est une troisième langue qui voit le jour et l’auteur, avec beaucoup d’humour, nous en donne quelques bribes cueillies ça et là dans le quotidien de Casablanca.
« Labes, old fellow, et toi ? Ça va. Allah Akbar. Et ta famille OK ? Couci couça, et ces oranges ? How much ? Combien ? price d’ami. » Et pour avoir employé quelques idiotismes américains dans mon devoir d’anglais, j’eus droit à un beau zéro.

La guerre s’achève et le père déclare :
Quel va être notre sort une fois la guerre finie ? Au delà de la politique même et des pouvoirs, ce sont nos institutions séculaires, nos structures sociales, notre conception du monde qui vont être remises en cause, bouleversées, sinon jetées à bas. Des vagues nouvelles, les générations montantes vont penser et agir, non en termes de civilisation ou de culture, d’humanité ou de bonheur mais en termes d’économie violente et d’âpres marchandages, de rendement, de productivité, de grèves et d’oppressions…
On peut espérer que les alliés vont continuer la seule guerre qui soit: celle de l’esprit, ajoute le père. Notre monde a besoin de renouveau, de sang neuf. Je t’envoie à Paris afin d’y poursuivre tes études supérieures. Va en France chercher plus de lumière.

En résumé, Vu, lu, entendu est un livre de mémoires où Driss Chraibi évoque avec émotion et chaleur son enfance et son adolescence au pays natal, son Maroc, où présent et passé se rejoignent, d’une plume alerte et entraînante. Il y décrit paysages et personnages, plus particulièrement son père, sa mère, ses maîtres au lycée (femmes et hommes d’autrefois) avec amour, humanité, bienveillance et, souvent, beaucoup d’humour. Lorsque le destin d’un individu s’offre à sa réflexion, il pense au destin du monde arabe dans son ensemble.
Toute ma vie et toute mon œuvre n’ont eu qu’un seul et même thème : la trajectoire du destin, le destin des êtres et des peuples, écrira plus tard I’auteur de ce livre que j’ai eu beaucoup de plaisir à découvrir et que je vous recommande.

Marie-Françoise Couchman

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