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Scène 1. Les transgressions d’Alcibiade

Alcibiade est un héros singulier qui se trouve soudainement mêlé à deux singulières affaires de sacrilèges. Il est alors l’objet de vengeances qui ne tardent pas à faire de lui un coupable idéal. À partir de là, d’Athènes en Sicile et de Sparte jusqu’en Asie Mineure, sa destinée se joue entre intrigues, manigances et trahisons. Dans d’incessantes tensions, les cités grecques et leurs alliés finissent par entrer en conflits. Alcibiade mourra assassiné loin, très loin d’une terre à laquelle, selon les mots d’Euripide, « il avait causé le plus grand tort ».

Alcibiade était ainsi libre de tout faire. La démocratie, pour lui, n’était rien et, vu sa personnalité, par malignité et jalousie, on put l’accuser d’avoir commis deux outrages en lui prêtant l’intention de vouloir effacer le passé et d’imposer sa domination. Par la destruction des Hermes et la parodie des mystères d’Éleusis, il s’en prenait à la cité, en touchait l’âme des citoyens. Les Hermes ornés de Phallus étaient placés dans les carrefours d’Athènes. Ils furent mutilés dans une débauche nocturne. Alcibiade et ses complices furent soupçonnés d’une profanation qui eut, pour lui, des suites très fâcheuses.

Scène 2. Les mystères d’Éleusis

« On s’est … interrogé sur les bienfaits que les initiés retiraient des mystères d‘Eleusis. Et cela portait sur l’âme. On a parfois supposé que l’initiation comportait une promesse de béatitude éternelle. Mais cela pose le problème de la conception que les Grecs avaient de la mort et de l’au-delà … Il faudra attendre la pensée philosophique du IVe siècle, celle de Platon, pour que s’affirme une conception de l’âme immortelle. » (Claude Mossé).

La transgression est l’art de faire bouger les lignes. Elle est souvent confondue avec le fait de contrevenir qui est enfreindre la loi. C’est ainsi que l’âme d’un peuple fut touchée par des sacrilèges imputés à Alcibiade. L’âme est sensibilité. Tout autant que la raison et l’esprit, elle s’oppose au principe de la pensée. Elle perçoit quelque chose et, à partir du moment où, en face d’elle, on touche à des convictions, on abroge ce qui unissait aux croyances.

Scène 3. La parodie

La parodie est une forme d’humour qui utilise le cadre, les personnages, le style et le fonctionnement d’une œuvre pour s’en moquer. Elle se fonde entre autres sur l’inversion et l’exagération des caractéristiques appartenant au sujet parodié. La parodie détruit, annule, déconstruit, mais en même temps conserve, remanie au marteau, dramatise, réévalue… C’est un jeu essentiellement affirmatif qui vise dans le réel ce qu’il y a de plus réel : le manque, le trou, l’absence, pour finalement substituer sans fin à l’Origine défaillante la multiplicité des voiles et des interprétations. Tout le monde a conscience que la vie est parodique et qu’il y manque l’interprétation qui viendrait arrêter le jeu ou la roue d’un monde qui n’a d’autre modèle que lui-même et interdire la circulation infinie des termes qui passent les uns dans les autres pour les mettre, avec ivresse, sens dessus dessous.

Pourquoi Alcibiade parodie-t-il ? Sans doute à cause de sa personnalité et de cette façon arrogante de faire de la politique. La cité a vu une rupture du culte du secret.

« Jadis le secret était au coeur de la vie sociale. Dans la Grèce antique, on louait la sagesse diaphane des oracles qui révélaient des vérités sacrées qu’il convenait d’interpréter, on organisait des Mystères – tels ceux d’Éleusis –, et le secret se mêlait intimement à la vie de la démocratie athénienne, complétant harmonieusement et dialectiquement le jeu de la transparence au lieu de s’opposer à elle. » (François Warin)

Chaque famille avait ses secrets, et nul ne songeait que cette part d’obscurité inhérente à la sphère privée pouvait nuire à l’équilibre psychologique de ses membres. On s’exprimait par calembours, on codait les missives, on tenait des réunions à huis clos, on enfouissait de sibyllins symboles et d’étranges secrets de fabrication dans les traités d’alchimie et personne ne semblait s’en offusquer.

Avant de parodier, quel était l’état d’esprit de la cité et pourquoi avoir voulu mêler Alcibiade à ces affaires ? Nous pouvons supposer que, de toutes les interprétations de Nietzsche sur les «positions dominantes», celle de Georges Bataille est la seule à avoir pris acte d’une situation nouvelle. Toute position de surplomb à l’égard d’une pensée est une sorte de folie de la hauteur – au sens de la célébrité – et elle comporte quelque chose qui a à voir avec la haine. Plus de possibilité de considérer autrui, plus d’absorption.

Entre ce que l’on croit et la perception que l’on a du monde, des failles peuvent nous faire vaciller. À l’époque d’Alcibiade, tout convergeait vers L’Un, le sacré. Parodier n’introduit pas une simple modification de point de vue, il se produit une distinction entre l’Un et ce qui est donné à voir. Cela comporte désormais la notion de défavorable ou de singulier. La parodie a agi sur la conscience, sur l’âme et produit un état contraire à celui de la contemplation. Ce qui nous aspirait se retrouve préoccupant au point de mettre fin à cette contemplation qui était exempte de suspicion.

La parodie est la rupture du Tout rassemblé dans les mystères, dans cette ténébreuse et profonde unité. Désormais, avec la parodie de surcroit, l’Un se divise en deux. À partir de là, ce qui était la vérité, le mystère, l’Un, se trouvant parodié, devient la source d’un accès immédiat à la généalogie des interprétations et des mécanismes de répétitions qui se substituent à l’unité primitive. En fonction de la position que l’on occupe, soit d’admiration devant l’exercice, soit de déni, on ne cesse de répéter. Ce que l’on reprochait à Alcibiade était d’avoir mis en danger la démocratie elle-même, l’unité parodiée faisant vaciller l’Un qui ne cesse de résonner.

Alcibiade comme tant d’autres stratèges, un être au-dessus du monde, l’un de ceux qui font l’Histoire.

Jean Philippe Kempf

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