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Présentation de Guy Faure au Café Littéraire de Dieulefit le 25 octobre 2016

Michel Tournier aime à nous plonger dans des univers insolites, imprévisibles, incroyables. Le Roi des Aulnes, véritable jeu de pistes, cumule et avec quelle puissance, ces qualités. Michel Tournier est fasciné par ce qui façonne et dirige l’âme humaine. Pour lui, « l’âme humaine se forme dans la mythologie qui est dans l’air », écrira t- il plus tard dans le Vent Paraclet. Le Roi des Aulnes est issu directement de l’air qu’il a respiré dans sa jeunesse (il a seize ans en 1940), pendant la deuxième guerre mondiale.

Michel Tournier va utiliser la figure littéraire et historique du mythe qui est pour lui, je cite,  «  un édifice à plusieurs étages, aux niveaux d’abstraction croissante dont le rez de chaussée est enfantin et le sommet métaphysique ». Entre ces deux étages, on peut se permettre une étrange alchimie, ce que ne manquera pas de pratiquer notre auteur.

Quoi de plus utile, significatif et révélateur, s’agissant d’évoquer cette situation incroyable, invraisemblable, presqu’impossible à analyser et si historiquement vraie, que le recours au mythe de l’ogre, surtout si on est persuadé de l’avoir rencontré de son vivant, si j’ose dire ? Michel Tournier a donc rencontré l’ogre et veut nous le montrer. L’ogre, bien- sûr,  c’est ce mythe fort ancien, son étymologie, « orcus », renvoie au thème de l’enfer, l’enfer dont nul ne revient. Tournier, en bon germaniste, va s’appuyer sur le poème de Goethe, mis en musique par Schubert, ce poème qui met en scène un Roi des Aulnes, charmeur et dévoreur d’enfants. Quelques extraits :  » Qui voyage si tard par le vent et la nuit? C’est un père avec son enfant. Il le tient serré contre lui, l’enlace et le réchauffe. … Mon père, mon père, n’entends- tu pas ce que le roi des aulnes me murmure tout bas?… Veux- tu venir doux enfant, mes filles charmantes t’attendent, mes filles te berceront la nuit et chanteront pour toi…. Mon père, mon père, le voilà qui me saisit. Le roi des aulnes me fait mal. Le père effrayé hâte sa marche, serrant dans ses bras son fils gémissant; il atteint péniblement sa demeure, et lorsqu’il arrive, l’enfant est mort ».

Ici, ce ne sont pas des filles charmantes qui vont amener à la dévoration du ou des enfants mais, d’une manière saisissante, la seconde guerre et ses camps nazis.  On perçoit chez Michel Tournier une ambition considérable presqu’insensée, à savoir la fabrication d’une version actualisée du mythe antique en puisant dans la grande Histoire récente, et quelle Histoire, et en la transfigurant elle- même pour  en faire à son tour un mythe et lui donner ainsi sa réalité et surtout du sens, « ce supplément métaphysique » dont parle Nietzsche et qui est nécessaire à l’homme moderne confronté à l’absurde. Comme si l’Histoire ne pouvait trouver sa vérité que dans sa transformation en mythe.

Mythologique, le Roi des Aulnes  est  aussi un roman politique. Tel un torrent en crue, il nous entraîne dans les tréfonds les plus glauques, les plus beaux aussi, de l’âme humaine, il nous fait tournoyer dans des zones inconnues, pour nous laisser finalement pantelants, troublés par la multiplicité des situations mises en scène et des rebondissements au point que nous progressons là -dedans avec quelque  difficulté, tantôt haletants, tantôt essoufflés.

L’érudition est considérable, les références extrêmement nombreuses, bibliques ou mythologiques, émaillées d’une belle quantité  d’inventions et de trouvailles, d’analogies, de symboles et de métaphores. Il n’y a pas que l’érudition : Tournier convoque une multitude de sensations où se mêlent l’horrible, voire l’insoutenable, le grotesque voire la drôlerie, sans compter la tendresse et l’amour du prochain.

Le style est ferme, sensuel, parfois vicieux, voire dépravé, il nous met parfois mal à l’aise.

On peine à  croire Michel Tournier quand  froidement il nous déclare manquer d’imagination et que tout ce qu’il écrit et raconte est vrai puisque issu d’un invraisemblable travail d’archiviste  qu’il a mené  il est vrai, par exemple dans les archives de la guerre st de certains camps nazis.

Comme d’autres œuvres de Michel Tournier, le Roi des Aulnes est double : dans le parcours et la structure psychologique du personnage principal comme dans la narration, où l’on passe sans cesse du journal intime au récit froid et distant du narrateur.

Vous l’aurez compris ou vérifié, lire le Roi des Aulnes donne du fil à retordre. Le commenter nous expose au risque de contresens.

En s’attaquant à l’insoutenable  période  du nazisme, Michel Tournier, se souvenant que lui aussi avait visité l’Allemagne quand il était étudiant avant- guerre, prend un gros risque. Cela n’a pas manqué d’ailleurs : dès son attribution du Goncourt en 1970, il  fait scandale. A l’époque, le souvenir de la guerre est très vivace, l’opinion  extrêmement sensible. Il y a  polémique, certains vont accuser le roman de présenter le nazisme comme une tentative de séduction, de fabriquer une « esthétisation de la barbarie ». Ce à quoi  répond Tournier : «  Certes la barbarie que je décris est esthétique, tout le côté wagnérien, tout le côté fête, cathédrale de lumière…mais ce n’est pas de ma faute. C’est parce que cette barbarie, en effet, est esthétique ».

Pourtant il est clair que Tournier  passe au crible le système nazi sous couvert du parcours de son personnage : il interroge et décortique un  système de pouvoir particulièrement élaboré et fondé sur la séduction et la manipulation de la jeunesse, qui, tel un ogre à deux visages se déguise pour mieux tuer ; un système qui pour parvenir à ses fins s’emploie à  recourir à des « rituels d’envoûtements », à exercer, je cite, une « fascination exquise et vénéneuse » comme avaient su si bien le faire les grandes parades nazies ; un système enfin qui excite les obsessions de chacun, se joue de l’innocence de la jeunesse, utilise la peur comme carburant  et brandit la pureté comme étendard du dépassement de soi et artisan de la victoire finale. On verra bien comment le héros du livre se laisse envoûter et absorber, et avec quelle délectation, par ce système implacable. En bref, on nous présente là une quasi- perfection du modèle totalitaire.

Progressivement, au fil de la lecture, on réalise que  l’essentiel est sans doute ailleurs. Michel Tournier nous emmène en effet sur le chemin escarpé du rapport à l’enfant, de ses ambiguïtés possibles. On saura plus tard que cette question est  centrale et problématique pour lui quand il s’interroge sur les relations possibles avec l’enfant (je cite) : « Il ne me sied pas de nouer des relations individuelles avec tel ou tel enfant. Je pense qu’elles emprunteraient les voies faciles et toutes tracées soit de la paternité soit du sexe. Ma vocation est plus haute et plus générale ». Et plus tard, dans « Le Vent Paraclet » il écrira : « L’enfance nous est donnée comme un chaos brûlant, et nous n’avons pas trop de notre vie pour tenter de le mettre en ordre et de nous l’expliquer ».

Il n’est pas certain que le livre ne ferait pas scandale  aujourd’hui à cause ses propos sur l’enfance. Car, de quoi s’agit- il si ce n’est l’histoire d’un pédophile en puissance qui dès son jeune âge, rôde autour des écoles, attiré par la chair fraîche ? Et qui trouve dans le nazisme, présenté comme la  matière visible du roman, un cadre presque idéal d’assouvissement et d’épanouissement de penchants douteux et dangereux. Le nazisme comme prétexte à une inversion fondamentale qui fait de l’enfant puis de l’homme jeune, une fois absorbé par la guerre, un ogre lui- même. Michel Tournier n’a pas peur de renverser le mythe ancestral qui  a abondé depuis des temps immémoriaux  contes et traditions populaires comme si il y avait une nécessité de l’ogre.

Il y a de quoi s’y perdre.

D’emblée, Michel Tournier dresse le cadre de son histoire. Le destin de son personnage est inscrit dans son propre nom annonce la couleur. Le destin de son personnage est inscrit dans son propre nom : Abel Tiffauges, tout un programme.

Abel : avec ce prénom est posée la question centrale du roman, celle de la violence et de sa ritualisation. Le meurtre biblique, acte de violence évidente, brute, brutale, absurde renvoie à, je cite,  « la haine millénaire des races sédentaires contre les races nomades », «  à la persécution acharnée dont les nomades sont victimes de la part des sédentaires » (p. 50). Abel est destiné à subir l’agression des Caïns modernes. On lira vers la fin du livre, je cite (p.479) : « les Abels tombaient en masse à Auschwitz sous les coups d’un Caïn botté, casqué et scientifiquement organisé ».

Tiffauges, c’est le domaine foncier du héros du mal par excellence, Gilles de Rais, compagnon de Jeanne d’Arc, le fameux Barbe- bleue dont Georges Bataille dit qu’il est une figure exemplaire d’une époque, la féodalité, où la raison balbutiante n’avait pas encore muselé la fête archaïque de la violence. Je cite : « Sa noblesse a le sens d’une violence ne regardant rien et devant laquelle il n’est rien qui ne cède ».

On pressent qu’avec un nom aussi oxymorique, Abel sera un ogre qui ne mange aucun enfant mais leur vouera un amour sans borne, le situant dans une sorte d’au-delà du bien et du mal. En bref, Abel comme victime, Tiffauges comme bourreau. Nous aurons donc affaire à un assassin innocent.

Notre Abel Tiffauges est un homme ordinaire, il est garagiste Place de la porte des Ternes. Il tient son journal «  Ecrits sinistres d’Abel Tiffauges » dont les premières pages remontent au début de l’année 1938. Dès le début, le lecteur est prévenu : « Tu es un ogre, me disait parfois Rachel – sa première et seule amante- Un Ogre ? C’est-à-dire un monstre féerique émergeant de la nuit des temps ? ». Quand l’histoire commence Abel renonce à Rachel, sans doute renonce – t- il en même temps à la sexualité qui, on le verra lui a déjà causé pas mal de soucis. Peut- être considère t- il que la sexualité ordinaire ne permet pas une relation assez intime à l’autre. C’est vers autre chose qu’il faut aller. On notera au passage que cette considération, que certains ont pu interpréter comme relevant d’une tendance homosexuelle, est totalement à contre- courant du puissant mouvement de libération sexuelle à l’œuvre dans les années soixante. Abel poursuit: « J’ai toujours été scandalisé de la légèreté des hommes qui s’inquiètent passionnément de ce qui les attend après leur mort, et se soucient comme d’une guigne de ce qu’il en était d’eux avant leur naissance. L’en deçà vaut bien l’au-delà, d’autant plus qu’il en détient probablement la clé ». Ainsi Abel est-il présenté comme un ogre au sens strict, c’est à dire un être qui veut aimer, qui veut aimer énormément, immensément, anormalement. Et  c’est bien cet amour incommensurable cela qui fait peur aux adultes et à la société.

Une enfance frustrée de tendresse, une adolescence humiliée ont contribué à faire d’Abel Tiffauges un ennemi de la société : « Le refus d’exister montait en moi comme une clameur silencieuse » (p. 42).  Le jeune Abel va subir  la violence imposée à tout individu par la société qui lui enjoint de refouler ses désirs et ses pulsions, y compris son désir de beaucoup d’amour, cette société qui a en outre des aspects ignobles. Ainsi quand il assiste à l’exécution de Weidmann (la dernière exécution publique d’un condamné à mort), la scène est frappante, elle révèle les noirceurs de l’état de la société et fait apparaître la sinistre confrontation de la démocratie avec son double obsédant, le règne de la populace haineuse et sans pitié. Abel va vomir à ce spectacle. Ecolier  au pensionnat  St Christophe, il vit sous l’influence de Nestor qui lui prophétise une vocation d’ogre. Ce faisant, il sera vite convaincu  qu’il existe une secrète complicité entre le cours des choses et son destin personnel : alors qu’il doit comparaître devant le conseil de discipline, il fait des vœux pour que le pensionnat  soit détruit par un incendie et c’est bien ce qui se produit et du coup le libère de la sanction inévitable ( je cite) : « Ma vie fourmille de coïncidences inexplicables dont j’ai pris mon parti comme d’autant de petits rappels à l’ordre. Ce n’est rien, c’est le destin qui veille et qui entend que je n’oublie pas sa présence invisible mais inéluctable ». Plus tard, quand  il est traduit devant la justice à cause d’une sexualité irrecevable au point d’être condamné pour le viol de Martine, petite fille  persuadée qu’Abel est un ogre, il est sauvé in extremis du bagne inéluctable par la déclaration de guerre.

C’est là que tout  commence et se joue. Après une incorporation qui l’affecte dans une unité colombophile et où il se prend d’affection pour deux pigeons dont il a la responsabilité,  Abel Tiffauges est rapidement fait prisonnier , transporté en Poméranie orientale puis « affecté » à la réserve de Rominten, comme assistant du garde-chasse de Göring, conservateur des forêts et grand veneur du 3ème Reich. Il voit dans cette destination la terre magique qu’il attendait et trouve une étrange libération dans sa captivité. Il voit en elle une possibilité de suspension des règles régissant la société. «  Il n’y a rien de plus émouvant dans une vie d’homme que la découverte fortuite de la perversion à laquelle il est voué » (p.71). Dans le même temps notre héros acquiert une sorte de certitude que son propre destin, pourtant misérable, entre en résonance avec,  je cite, «  les événements mondiaux les plus grandioses » (p. 215). Il y a de quoi retrouver une bonne opinion de soi.

Ainsi notre héros va errer dans le fond des forêts allemandes, parmi les animaux sauvages et les brumes qui rendent le monde et l’âme flous. Il se retrouve dans son élément , au contact de ce qu’il recherche depuis le pensionnat  St Christophe où le fameux Nestor avait essayé de l’initier  à des pratiques d’inversion des règles du jeu social, comme par exemple les pratiques scatologiques, élevées au rang de véritable culte sacralisant plus ou moins son rapport à l’immondice. Il se souvient du « torche cul du sermon du père supérieur » brandi par Nestor et du «  rite du shampoing-caca ». Dans la forêt de Rominten, Abel  vivra «  une grande béatification fécale ». Il recherchera et appréciera les moments où « il allait sacrifier sur l’autel défécatoire qu’il avait dressé sous un auvent derrière la maison, et passait des heures en méditations rêveuses bénies par ce luxe inouï : la solitude » (p. 233). Dans ce monde en guerre, Rominten est un lieu  privilégié en quelque sorte, une nature utopique,  une vie sauvage comme domestiquée  mais monstrueuse aussi.  Il s’y passe des choses horribles : chevaux dépecés donnés en pâture aux hordes sauvages, «  assassinat gigantesque ». C’est là qu’il découvrira un Roi des Aulnes, «  immergé dans les marécages, protégé, par une lourde nappe de limon, de toutes les atteintes, celles des hommes et du temps » et se trouvera, pense- t-il au contact de la quintessence de l’âme allemande. Tout cela fait naturellement écho aux obsessions qui gouvernent depuis longtemps l’existence d’Abel, son goût pour la chair fraîche, sa fascination pour le corps de jeunes garçons. Déjà, collégien, il hantait les étals des boucheries et rôdait autour des écoles communales et c’est bien ce goût immodéré qui a failli le conduire au bagne. Abel Tiffauges au service de Göring, second personnage du 3ème Reich, il fallait l’inventer. Göring devenu ogre de légende dont Michel Tournier n’hésite pas à nous faire une description grotesque, ses costumes extravagants, son goût infantile pour les massacres, ses plaisanteries de garçon boucher, « Monsieur le Professeur, moi qui pèse cent vingt- sept kilos vif, je ferais tout au plus soixante-huit kilos à l’étal ». Dans une scène insensée, Tournier nous montre ce même Göring complètement défait et hors de lui quand il apprend que son  cerf préféré, Candélabre, a été tué par le petit professeur. « Le bruit de la vaisselle, des plats et des verres balayés avec la nappe et les couverts, croulant et éclatant sur les dalles, fit accourir le maître d’hôtel.  «  Goring, les yeux fermés, tenait tendues devant lui, comme un aveugle, ses deux mains boudinées, surchargées de gourmettes et de bagues » (p. 296).

Notre Abel n’est pas au bout de son expérience. Ses talents et son propre destin le conduisent carrément sur le chemin de l’absurde : le voici à nouveau « muté » pour la « napola » de Kaltenborg. Une « napola » est un lieu incroyable et effroyable de recrutement et d’instruction de jeunes garçons destinés à intégrer l’armée du Reich au moment où celle-ci est en très mauvaise posture après la bataille de Stalingrad. Très vite Abel Tiffauges aura quatre cents enfants sous sa coupe. Derrière l’horreur, se cache le grotesque là encore, comme le personnage de Blättchen, Professor Doktor, responsable du « centre raciologique » où sont regroupées toutes sortes de moyens de mesure des crânes et autres parties du corps humain. Le secteur le plus apprécié est bien sûr celui où sont conservés dans le formol, les crânes de l’Homo judaeus bolchevicus que l’on pourra étudier à loisir, vous vous rendez compte, les spécimens les plus recherchés d’espèces bannies de l’humanité nouvelle. «  Je n’ai pas d’imagination, dira Michel Tournier, je n’aurais jamais osé inventer une énormité pareille ». Et de fait il en trouvera la trace dans des archives repérées en Alsace.

Cet épisode invraisemblable nous amène, me semble-t-il, au coeur du roman. Abel Tiffauges va s’accomplir  sous nos yeux en ogre. On le voit alors s’adonner à une œuvre mélancolique, monté sur son cheval bleu qui s’appelle, vous l’aurez deviné, « Barbe bleue », faire  le tour des villages de Prusse orientale pour sélectionner et recruter les jeunes garçons destinés à cette mission sans espoir.  « Prenez garde à l’ogre de Kaltenborg ! Il convoite vos enfants. Il parcourt nos régions et vole les enfants…Une seule certitude doit guider vos conduites de mères : si l’Ogre emporte votre enfant, vous ne le reverrez jamais. » Abel est convaincu que, je cite (p.389),  « pour scandaleuse qu’elle puisse paraître au premier abord, l’affinité profonde qui unit la guerre et l’enfant ne peut être niée ». C’est saisissant.

On découvre alors un des ressorts majeurs du livre. Je veux parler ici de ce que Michel Tournier appelle le principe d’inversion des valeurs. Il y a l’inversion bénigne, sur laquelle je reviendrai, et l’inversion maligne.

Michel Tournier cherche à donner de l’horreur nazie ou totalitaire une interprétation métaphysique et en montre la grande inversion maligne.  « C’est une idée de théologie », dit-il, une inversion diabolique, elle associe à l’idée de ressemblance l’idée d’opposition à son contraire. L’apparence reste inchangée, on assiste à un retentissement insensible,  mystificateur, terrifiant. Et ajoute-t-il, « l’une des inversions malignes les plus classiques et les plus meurtrières a donné naissance à l’idée de pureté ». Ainsi les jeunes garçons recrutés par Abel Tiffauges puiseront ils dans le mythe de la pureté l’exaltation nécessaire à l’accomplissement de leur destin, (p. 85) : « la  pureté recherchée est l’inversion maligne de l’innocence », écrit-il. L’innocence est, on le sait, la caractéristique cardinale de l’enfance. Elle est aussi (p.108) « amour de l’être, continue Tournier, acceptation souriante des nourritures terrestres et célestes, ignorance de l’alternative infernale pureté- impureté. Satan fait que la pureté est horreur de la vie, haine de l’homme, passion morbide du néant… » Et il ajoute : « Purification religieuse, épuration politique, sauvegarde de la pureté de la race, nombreuses sont les variations sur ce thème atroce, mais toutes débouchent avec monotonie sur des ruines sans nombre dont l’instrument privilégié est le feu, symbole de pureté et symbole d’enfer ».

Déjà, Vendredi ou les Limbes du Pacifique nous enjoignait de cette façon : « ardez- vous de la pureté c’est le vitriol de l’âme ».

Mais Abel Tiffauges, tout ogre qu’il soit est quelque part un «gros géant doux assoiffé de tendresse ». Dans son travail à la « napola », il tient à « soumettre… les enfants aux exigences de mon impérieuse tendresse ». Cette qualité l’amènera certainement à s’interroger au moment du démantèlement de la nation allemande où « les petits enfants ont été évacués vers l’arrière, les grands étant appelés à devenir auxiliaires de DCA » (p.455). « Que faire de ces enfants enfermés par moi dans le vase clos de Kaltenborg ? »(p. 462), se demandera t- il.

Et puis  survient un événement inattendu. Un de ses enfants  déterre une mine et la fait exploser.  C’est alors qu’ « un grand soleil rouge s’est levé tout à coup devant ma face. Et ce soleil était un enfant ». (p.465). C’est la grande transformation, Abel devient un autre homme.

Michel Tournier  nous sauvera t- il du désespoir absolu ? Il ne manque pas de ressource, notre auteur, il crée alors  une des inventions majeures du roman : la phorie.  Avec beaucoup d’audace et une énorme prise de risque, il nous entraîne sur un terrain à nouveau dangereux.

De quoi s’agit-il ? En inventant cette inversion bénigne, il permet de mettre en lumière ce qui conduira  à porter l’enfant pour le sauver. Le mot « phorie » a une étymologie grecque ; « foros » signifiant « porteur ». Tournier n’hésite pas ainsi à faire de St Christophe, nom du collège où Abel a fait ses études, celui qui porte le Christ ?

Là encore le récit narratif s’entremêle et se mêle aux « Ecrits sinistres » du début, créant une polyphonie miroitante qui nous trouble.

Dans cette débâcle épouvantable,  Abel Tiffauges ramasse Ephraïm un jeune juif mourant.  Ephraïm fait partie des cohortes de prisonniers poussées par les SS qui fuient l’avancée  de l’Armée rouge. Abel le prend avec lui, sur son cheval Barbe bleue et le ramène au château de Kaltenborg pour le soigner et le protéger. « Il inaugurait ainsi une ère absolument nouvelle en accomplissant sa première astrophorie » (p. 470), encore une invention, manière de nous expliquer qu’Abel entre dans ce changement en se laissant guider par « le cirque du ciel autour de l’étoile polaire » où se déploie «  le grand bestiaire sidéral ». Ephraïm est alors l’enfant Porte-Etoile. L’enfant se remet, évoque ses rêves de liberté et de bonheur qui se résument dans un mot, Canada, nom donné par les prisonniers au baraquement où étaient entreposés les vêtements et les bijoux des détenus gazés (c’était pour eux le « trésor d’Auschwitz »).

La découverte est déconcertante. L’enfant commence à lui parler et Tiffauges «l’écoutait de toutes ses oreilles, de tout son être, car il voyait s’édifier un  univers qui reflétait le sien avec une fidélité effrayante et qui en inversait tous les signes » (p.473). Nous atteignons le comble de l’inversion bénigne.

Quand il faut quitter ce lieu maudit. Le destin se referme. Abel Tiffauges met Ephraïm sur son dos. Un cri puissant, longue plainte gutturale, surgi de l’obscurité le renvoie à son propre destin, à cette « intolérable douleur » qui le taraude depuis sa propre enfance au pensionnat  Saint Christophe, comme par hasard.

La fuite devient vite impossible. Abel Tiffauges, aveuglé,  ne peut plus se diriger, c’est Ephraïm qui va le sauver et le guider. Abel « obéit docilement, et ne fut dès lors qu’un petit enfant entre les pieds et les mains du Porte-étoile » (p.494).

Le destin va alors s’accomplir. Comme le Roi des Aulnes qu’il avait retrouvé dans la forêt de Rominten,  Abel s’enfonce dans le marécage où il reconnaît l’aulne noir ; il est absorbé lentement par la tourbe et « quand il leva pour la dernière fois la tête vers Ephraïm, il ne vit qu’une étoile en or à six branches qui tournait lentement dans le ciel noir ».

Tiffauges  prend conscience in extremis de l’horreur dans laquelle il a été entraîné, il en réchappe conscient mais mort. Tiffauges meurt comme meurt l’enfant du conte de Goethe. La boucle est bouclée.

Et nous là- dedans ? Sommes- nous certains de ne pas être à certains moments de notre existence, à telle ou telle époque, des Abel Tiffauges ? Et puis, que se passe-t-il après le chaos ? Michel Tournier se garde bien de nous donner des clefs, il propose simplement quelques pistes. A nous de choisir finalement, ou pas.

Abel Tiffauges, persuadé d’être guidé par son destin finit- il par être victime des tours que celui-ci lui joue ? Qu’est ce qui fait qu’in extremis, il se met à porter l’enfant ? Signe d’une rédemption ou accomplissement terminal de ce fameux destin ?

Le temps, en faisant son œuvre, déplace le regard pour le meilleur et pour le pire. Quoi qu’il soit, il permet de reconnaître ce qu’est un grand livre, un livre seul capable  de se mettre en résonance avec l’époque à laquelle on le découvre ou redécouvre. Il nous offre alors des possibilités nombreuses d’interrogations et un champ d’interprétations  qui nous ramène à notre présent. Lire ou relire Le Roi des Aulnes est donc une chance. Au fond c’est bien cela la force des mythes depuis toujours. Michel Tournier a osé transformer en mythe une des périodes les plus noires de notre histoire, une période qui a rassemblé et interrogé dans un chaos grandiose les questions de notre propre destinée :

-nos origines premières par notre appartenance à la mère-terre

– notre cruauté, aiguisée par le goût de la domination et un désir éperdu et vain de possession qui nous rend si cruel

– notre fêlure originelle qui nous conduit à l’accomplissement d’une destinée suicidaire

– notre capacité de voyance enfin, résultat de notre aveuglement.

Et c’est bien cette capacité de voyance qui nous permettrait alors et en définitive,  dans le monde incertain qui est le nôtre, parfois atroce et grossier, de bâtir un monde idéal, une terre promise, comme ce Canada d’Ephraïm, qui restera toujours, je cite, « cet au-delà qui frappe de nullité les dérisoires misères ».

Guy Faure

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