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Une nouvelle emblématique de l’écriture de l’angoisse

Lors du décès de Maupassant, la nouvelle fut attribuée à un esprit malade mais un examen attentif de plusieurs éléments dément cette interprétation :

  • La parution en 1878 du poème Terreur soit dix ans avant le Horla et avant la manifestation de la syphilis.
  • La confidence de Maupassant à son serviteur :
    Vous verrez qu’avant huit jours, tous les journaux vont dire que je suis fou… Je suis sain d’esprit et je savais très bien ce que je faisais.C’est une œuvre d’imagination qui frappera le lecteur et lui fera passer plus d’un frisson dans le dos.
  • La mode littéraire de la névrose qui se développe dès 1880 au moment où Maupassant écrit ses textes.
  • La parution de trois versions successives qui montrent que Le Horla est le résultat d’un travail littéraire comme si Maupassant avait cherché et testé les moyens du fantastique : Lettre d’un fou en 1885 contient en germe tous les éléments présents dans les versions suivantes : obsession, sentiment de peur, folie, présence de l’Être invisible, épisode du miroir, le Horla première version en 1886 : récit conventionnel dans lequel un médecin présente à quelques confrères un de ses malades pour leur relater des faits que l’on retrouvera dans la seconde version, le Horla seconde version en 1887, un journal écrit au jour le jour par le narrateur.


Maupassant a toujours été conscient des limites du roman objectif  et il donne souvent plus d’importance à l’acte de la narration et à l’atmosphère qu’à l’histoire elle-même.
Le fantastique est apparu en France au début du XIX-ème siècle avec les traductions des contes d’Hoffmann et d’Edgar Poe et en réaction à un monde ultra rationnalisé et réaliste. Dans un article du Gaulois, paru en 1883, Maupassant annonce la fin du surnaturel, des croyances enfantines d’autrefois et d’une littérature où l’on entrait immédiatement dans l’impossible pour y demeurer et l’arrivée d’un art plus subtil lorsque le doute aura enfin pénétré les esprits. Il cite Poe et Hoffmann et leur façon particulière de coudoyer le fantastique et de troubler avec des faits naturels où reste pourtant quelque chose d’inexpliqué et de presque impossible.

Dans Question littéraire, Maupassant dit que le réalisme, s’il existe, cherchera non à montrer la photographie banale de la vie mais à en donner une vision plus probante, plus saisissante que la réalité même pour suggérer au lecteur des visions et des sensations sans explications ni commentaires. Ainsi, en s’attachant à rendre compte de la vérité intime et cachée par un détail en apparence anodin, charge-t-il la réalité d’une dimension presque magique. (cf La Main ou La Chevelure )

Comprendre ce fantastique, c’est explorer les méandres de l’inconscient. A cette époque, on commence à explorer les maladies mentales ( écoles de Nancy et du Dr Charcot ). Les mardis de la Salpétière attirent le tout-Paris et deviennent source d’inspiration pour romans et spectacles où est abondamment exploitée la croyance en une double personnalité. Le fantastique, apparu au XIX°, est l’effet éprouvé par un être qui ne connaît que les lois naturelles face à un événement en apparence surnaturel. Il occupe le temps de cette incertitude et seule l’hésitation lui donne vie. Le récit ne doit donner ni interprétation ni explication (Todorov in Introduction à la littérature fantastique, 1970). Le lecteur refuse aussi bien l’interprétation allégorique que l’interprétation poétique. La foi dans la réalité des événements comme l’incrédulité mènent hors du fantastique. Seule l’incrédulité lui donne vie. Maupassant explicite, par une mise en abîme dans le récit même, cette caractéristique fondamentale qu’est l’absence d’explication dans sa nouvelle La main.

Dans la version du journal, Maupassant réussit à troubler son lecteur et évoque la lecture en termes d’effets, de bouleversements, de ravage  pour traduire la prééminence de l’émotion sur le raisonnement. Il réussit ià faire émerger, par le texte littéraire, un constat médical qui renouvelle l’approche de la psychologie et laisse au lecteur, dont il touche la sensibilité et qu’il trouble, une impression de malaise et d’angoisse. Là où le discours médical décrit et explique, l’écrivain figure et donne à sentir. Par le titre d’abord. En mettant un nom sur une réalité complexe, Maupassant laisse au lecteur la possibilité de croire soit à la menace d’un être malfaisant soit à une maladie mentale. Par les moyens du fantastique ensuite. Maupassant joue des codes du fantastique pour traduire la réalité d’une expérience psychique en une maladie mentale.

Quel sens linguistique put avoir ce nom de Horla ? Néologisme : hors de là ? Analogie: hors-la-loi ? Déformation : Horsain en normand est l’étranger ? Le Horla est-il l’Autre comme le mystérieux qui cristallise les peurs ou l’Autre comme l’Etranger qu’il vienne du Brésil eu d’ailleurs ?

La forme même du journal intime témoigne d’une volonté d’intérioriser l’émotion. Invité à lire le journal intime d’un homme qui note lui-même son trouble et ses angoisses, plongé au cœur de processus et mis de plain pied dans la logique du narrateur qui se sent devenir fou, le lecteur est saisi de façon immédiate.
Ainsi confiée à un personnage auquel le lecteur peut s’identifier, l’incertitude devient le thème même de l’œuvre et inscrit le récit dans la tonalité fantastique. Les dates clairement indiquées inscrivent le récit dans une réalité temporelle dont la progression participe de l’intensité d’une tension dramatique qui va crescendo jusqu’à la décision finale.

Le récit est fragmenté. Ses coupures, faites d’une alternance d’accélérations dans les moments de panique et de ralentissements souvent liés à des départs qui tentent de faire oublier ces frayeurs, révèlent une désagrégation du temps et sont autant de marques du désarroi du narrateur confronté aux apparitions de l’Être. Maupassant dès le 8 mai installe le lecteur dans un univers rassurant et apaisant : une banale journée, des lieux et des dates vérifiables, permettent d’imaginer la situation et de s’identifier au narrateur. Le 12 mai, surgit l’élément surnaturel, le doute et l’hésitation s’installent à la manière qu’a définie Todorov. Dans un climat quotidien banal survient un élément qui provoque l’incertitude du narrateur et le fantastique occupe le temps de cette incertitude. Dès lors, se mêlent tous les procédés et tous les thèmes du fantastique : de l’angoisse à la peur, de la peur à la folie, de l’idée obsessionnelle à la possibilité du somnanbulisme et aux hallucinations et bien sûr à la mort fût elle du Horla ou du narrateur.

Maupassant utilise toute la richesse du lexique qui se rapporte au surnaturel, tous les procédés linguistiques à sa disposition : exagérations, répétitions autant des mots que de la morphosyntaxe et ponctuation forte ( exclamatives, interrogatives, points de suspension ) pour traduire les émotions et la volonté de comprendre du personnage. Les phrases négatives traduisent l’impuissance du personnage à comprendre et à agir. Les impératives laissent transparaître l’angoisse et le désespoir du narrateur qui demande grâce à Dieu. Les nombreuses comparaisons qui s’adressent à l’imagination du lecteur montrent le rôle que joue la mise en récit dans l’appréhension de ces états limites. Il est intéressant de relire dans le texte du 5 juillet la scène d’un crime sanglant où le lexique hyperbolique et le style qui halète et mime une suffocation panique grâce à une ponctuation forte, réduisent le narrateur à l’impuissance.

En choisissant de terminer l’expérience au bord du suicide, l’auteur joue une fois encore avec les codes du fantastique. La dramatisation participant au succès de la fiction, nous ne saurons si le narrateur n’est plus en état d’écrire ou si l’auteur choisit délibérément de nous laisser dans le doute. Que Maupassant ait utilisé quelques unes de ses éxpériences sensorielles ou que le Horla soit un récit prémonitoire de l’évolution de sa maladie, la puissance du texte doit surtout à la capacité de l’auteur à provoquer les émotions du lecteur et à satisfaire ses attentes. Le thème de la folie n’est ici qu’une stratégie narrative qui plonge dans un fantastique intérieur et l’intègre dans un récit qui, certes, mène dans les profondeurs de l’âme souffrante du héros mais oriente également le lecteur vers une perception de l’invisible.

Martine Tourniaire

tableau sans titre de l’exposition « Denis Laget, Œuvres récentes », galerie Claude Bernard, Paris du 10 avril au 24 mai 2008.

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