Lettre au Café Littéraire de Valréas

Chers tous,

Nous ne pouvions pas mais nous aurions tous, je crois, aimé relire à haute voix Une Vie de Maupassant tant l’écriture est limpide, les phrases ciselées comme des bijoux et les paysages scintillants se déroulant devant nos yeux avec une précision si concise qu’ils nous émeuvent: Maupassant est le romancier de « l’émotion de la simple réalité. »

Une vie, c’est l’histoire d’un vide, d’un néant. Jeanne, jeune fille noble, belle, instruite et fortunée épouse le premier venu, amoureuse de ses rêves et de ses illusions. Le mari, Vicomte de Lamarre, misérable, médiocre, avare et coureur se découvre très vite, engrossant la servante et soeur de lait de Jeanne dès leur retour de voyage de noces. Jeanne se révolte mais sa famille et le curé lui font accepter la situation. Reportant son amour, qui deviendra maladif sur son fils Paul, Poulet, Jeanne se fanera vite, cloîtrée dans les conventions et incapable de se révolter et de prendre sa vie en main. Nous pouvons cependant nous demander si cela lui aurait été possible? Lorsque le roman s’achève, Jeanne qui a perdu mari, demeure et parents se retrouve, grâce à la loyauté de sa soeur de lait, dans une petite maison bourgeoise où son fils dont la femme est morte, viendra la rejoindre avec sa petite fille… Le cercle du néant pourra recommencer à moins que ce ne soit là un signe d’espérance en l’avenir.

On retrouve dans Une Vie tous les thèmes chers à Maupassant. La Nature, source de beauté et de joie, bruisse, fourmille, brille. On la retrouve dans l’évocation des paysages de la Normandie et de la Corse: « Hauts jusqu’à trois cents mètres, minces, ronds, tortue, crochus, difformes, imprévus, fantastiques, ces surprenants rochers semblaient des arbres, des plantes, des bêtes, des monuments, des hommes, des moines en robe… » mais aussi dans la description des personnages: le père de Jeanne est un peu le bon sauvage de Rousseau, ami de ses paysans, « de la race des vieux philosophes adorateurs de la nature, attendri dès qu’il voyait deux animaux s’unir, à genoux devant une espèce de Dieu panthéiste ». Maupassant se révolte et se désespère quant à la condition de la femme. Il se souvient sans doute de sa mère qui les éleva seule, lui et son frère. Elles ne font rien, ne servent à rien, lisent Walter Scott et Corinne, se perdent dans leurs souvenirs et leurs « reliques ». Seule, Rosalie, grâce à son bon sens paysan, s’en sort et sauvera aussi sa maîtresse, lui assurant un toit et un revenu. Les tirades contre la religion sont éclatantes: « un Dieu à intentions bourgeoises, à colères jésuitiques et à vengeance de tyran, un Dieu qui lui rapetissait la création entrevue, fatale, sans-limite, toute-puissante »; les excès de cette dernière sont pathétiques: le curé Tolbiac tue la chienne qui mettait bas mais Maupassant préfère-t-il la religion hypocrite de l’abbé Picot?

Les personnages du roman sont à la fois vrais et sans relief, caricature d’eux-même et sans intérêt, c’est la mélodie de la prose de Maupassant qui nous attache et qui nous émeut, mais la beauté du texte n’accentue-t-elle pas le pessimisme profond de Maupassant qui contrairement à Flaubert, son maître, ne croyait pas en la rédemption par l’Art? À sa mort, Zola dira: « En dehors de sa gloire d’écrivain, il restera comme un des hommes qui ont été les plus heureux et les plus malheureux de la terre, celui où nous sentons notre humanité espérer et se briser, le frère adoré, gâté, puis disparu au milieu des larmes. » Né en 1850, amoureux de la nature, du sport et des femmes, célébrés par ses contemporains, il mourra après une agonie de dix-huit mois le 6 Juillet 1893 dans la clinique du Dr Blanche à Passy.

le 07 décembre 2017

Eléonore Autin – Pralle

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