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Printemps des poètes à la galerie craft de dieulefit le samedi 18 mars 2017

Video : Jacqueline Jauffret présente Amers de Saint-John Perse

Amers se présente comme une vaste poème, s’inspirant des formes et modes d’expression du théâtre antique. Le poème  est une ode à la Mer, à l ‘Amour et à la Poésie.

Il met en scène dans un souffle remarquable, cette tension vers l’harmonie, cette recherche de l’absolu  en une longue incantation pour honorer le rassemblement de la nature et de l’homme la perte de l’un dans l’autre dans une fusion originelle.

Le titre « Amers » a des sens différents : le premier sens est un terme de navigation, donné aux repères, moins nombreux selon que la côte est découpée ou non : clocher , phare, sémaphore, signal. On peut y trouver aussi une allusion à l’amertume du poète ressentie après cet exil forcé aux Etats Unis et enfin aussi une allusion au goût de la mer : le sel, amer au propre et au figuré  si profond chez le poète qui disait avoir de l’eau de mer dans les veines…

Le poème est constitué  de 4 chapitres : Invocation, Strophe, Choeur et Dédicace, de longueurs différentes car la partie la plus importante de Strophe a été composée après les autres et rajoutée ensuite à l’intérieur de Strophe qui est de ce fait la plus longue ( 86 pages ). Dans les citations suivantes, la numérotation des pages est celle de l’édition  1972 de la Pléiade.

INVOCATION est une introduction poétique  sur le mythe de la Mer :

Et vous Mers qui lisiez dans de plus vastes songes… pp 259 – 268

STROPHE est le déroulement de la célébration du mythe avec la rencontre des acteurs  en plusieurs  paragraphes aussi :

Des villes hautes, s’éclairaient sur tout leur front de mer… p 273

Du maître d’astres et de navigation p 282

Les tragédiennes sont venues pp 289 – 293

Les Patriciennes aussi sont aux terrasses p 300

Un soir promu de main divine pp 316-317

Langage que fut la poétesse pp 305-306

Etranger dont la voile p 322

Etroits sont les vaisseaux p 326, poème d’amour réaliste  et érotique pp 341-46

CHOEUR est une sorte de litanie en l’honneur de la Mer et des Mers :

Mer de Baal, Mer de Mammon – Mer de tout âge et de tout nom… p365

DEDICACE au poète qui se dévêt de son masque d’ or après le songe en l’honneur de la Mer

Midi, ses fauves, ses famines et l’An de mer à son plus haut sur la table des Eaux… p 381

Amers est un texte athée car il  n’y a aucune transcendance, aucun au-delà mais l’infinie profondeur du secret de cette Mer fascine l’homme, insondable mystère, intemporel, qui est une révélation cosmique pour l’homme condamné à sa dimension finie.

Et c’est dans l’amour que Perse décèle le mode privilégié d’accès à l’Etre, dans le moment de dépassement de soi. Un amour pulsionnel, aspiration à l’Autre. L’âme et le corps transgressent leurs limites. « Submersion, immersion », moment où il y a unité entre l’individu et la puissance cosmique qui nous plonge au cœur de l’infini, que l’on pressent pour ensuite s’en détourner dans cette illumination très brève, « La fierté de vivre est dans l’accès, non dans l’usage, ni dans l’avoir » La poésie de Perse explore indéfiniment un au-delà du réel, immanent aux choses, comme un superlatif du réel.

Sa recherche en matière de langage peut être un obstacle à la lecture, avec des mots rares, grecs voire de marine ou de botanique mais cela donne l’impression d’une langue nouvelle, inouïe et belle, écrite pour la diction, pour dire le monde, qui donne à la poésie un côté récitatif, qui appelle dans sa particularité au drame universel et cosmique de l’humanité.

Remarque personnelle

L’oeuvre de Perse pour capitale et infiniment belle qu’elle soit, me laisse un étrange sentiment de manque de considération à l’égard des femmes qu’Alexis Léger prend, depuis son enfance pour des servantes dévouées à sa personne et à son art poétique, même si certaines furent ses muses multiples, répudiées sans scrupule et d’autres les  financières de ses voyages nombreux et, l’une d’elles, l’acheteuse de sa demeure finale des Vigneaux où il décèdera en écrivant cette phrase énigmatique « Singe de Dieu, trève à tes ruses ».

Cette attitude générale, décalée de nos jours, me donne à penser que son œuvre ne « passe pas » auprès de la génération actuelle qui la juge prétentieuse et dédaigneuse à l’égard de ceux qi ne font pas partie de son élite, et peu propice à une vision politique de la vie civile et peu ou pas réceptive aux attentes des classes sociales autres que la sienne même si, dans le discours de Stockholm, il paraît plus attentif au destin de l’humanité.

Jacqueline Jauffret

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