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La langue albanaise

La langue illyrienne était l’une des grandes langues indoeuropéennes de l’Antiquité, mais il n’y a pas de textes écrits. On écrivait en latin ou en grec. On pense, avec de bonnes raisons, que la langue albanaise est la continuation de l’illyrien. Les premiers textes en albanais datent du XVe siècle. L’Albanie étant turque jusqu’à 1912, sa langue ne fut jamais une langue officielle enseignée à l’école. Encore au XIXe siècle on l’écrivait en lettres ou grecques ou latines, et il existait différents patois. La langue officielle fut seulement fixée en 1972, c’est-à-dire l’orthographe, la signification des mots, la valeur des lettres (36 lettres, dont ë, et des doubles consonnes comme xh dans Enver Hoxha ou rr comme dans Rrafsh).

Ismaïl Kadaré

Ismaïl Kadaré est né en 1936 à Gjirokastra, une ville pittoresque au sud de l’Albanie.
L’écrivain albanais le plus connu rédigea une grande partie de son oeuvre au temps de la dictature communiste d’Enver Hoxha, également né à Gjirokastra en 1908. Entre 1945 et 1990 l’Albanie connut une dictature communiste-staliniste, très encadrée, refermée et sans aucun contact avec les pays européens. On s’est toujours demandé si Kadaré était proche du pouvoir, s’il était conformiste et s’il pouvait prendre des libertés. En 1990/91, à la fin de la dictature, beaucoup de jeunes intellectuels attendaient de lui un engagement politique et moral fort, mais il ne se voyait pas dans le rôle de Vaclav Havel et, en 1991, il émigrait en France pour continuer son travail d’écrivain, toujours en albanais. Ses livres étaient traduits en français par Jusuf Vrioni, un membre d’une grande famille de Beys albanais, de 1925 à 1944 et depuis 1959 en France. Helena Kadaré, a publié en français un livre sur leur vie commune : Le temps qui manque, en 2010. Kadaré écrit non seulement en albanais mais souvent sur l’Albanie, sur des questions de pouvoir moral, caché dans l’Histoire de la domination turque. Les premiers livres apparaissent comme les plus actuels.

Le général de l’armée morte (1963)

Un général (italien) vient en Albanie recueillir les ossements des soldats morts et ensevelis en Albanie pendant la guerre. Il cherche des héros mais il découvre des crimes et des viols.

Chronique de la ville de pierre (1970)

C’est la chronique épique et fantasmagorique d’une ville albanaise au milieu du vingtième siècle. Une ville bizarre, terriblement pentue. Sous sa dure carapace de pierre se cache pourtant la chair plus tendre de la vie. Il n’était pas facile d’être enfant dans cette ville. Le jeune garçon qui y grandit, voit l’occupation italienne, puis grecque et allemande, et la guerre. Deux amis plus âgés, engagés dans la résistance, sont exécutés. C’est le livre le plus autobiographique de Kadaré.

Avril brisé (Décembre 1978, Tirana 1980, traduction française 1982)

Chapitres I/II

Il avait froid aux pieds et, chaque fois qu’il remuait un peu ses jambes engourdies, il entendait les cailloux crisser plaintivement sous ses semelles. A la vérité, la plainte était en lui. Il ne lui était jamais arrivé de rester aussi longtemps immobile à l’affût derrière un talus, au bord de la grand-route. Le jour déclinait. Avec un sentiment de crainte, d’alarme plutôt, il coucha son fusil en joue. Bientôt le soir commencerait à tomber et il ne pourrait plus distinguer le guidon de son arme dans le pénombre.
C’est le début du roman. Il, qui attend – son nom Gjorg apparaît en bas de la deuxième page – il attend un homme pour le tuer : Gjorg le vit ébaucher un court geste du bras, apparemment pour faire glisser le fusil de son bras, et il tira. Puis il releva la tête et, quelque peu abasourdi, vit le mort (l’homme était encore debout, mais Gjorg était certain de l’avoir tué) faire un pas en avant, laisser tomber son fusil d’un côté, et, aussitôt après, s’écrouler lui-même de l’autre. Gjorg sortit de son embuscade et se dirigea vers sa victime … pour le retourner sur le dos. Il ne voulait qu’obéir à la coutume … il se souvint qu’il devait appuyer le fusil du mort contre sa tête. Il rentre au village et, dans la kulla de sa famille, fait oui de la tête. Son père sort pour annoncer la mort. … le premier cri <>.
On accompagne Gjorg dans les prochains jours. La mère peut enlever maintenant la chemise ensanglantée du frère aîné de Gjorg tué par Zef, la chemise qui flottait comme un drapeau, plainte et admonition. Les Kryeqyqe vont hisser la chemise de Zef. Le village et la famille Kryeqyqe accordent la grande trêve à Gjorg – trente jours – jusqu’à la mi-avril. Après il sera sans protection <>. En bas de la quatrième page, on parle pour la première fois du kanun, le droit de coutume qui règle tout en des formes figées. Gjorg prend part à l’enterrement de Zef, puis il part pour la tour d’Orosh pour payer l’impôt du sang. Gjorg marche dans la pluie fine. A midi, mangeant dans une auberge, il reconnaît Ali Binak, le grand expert du kanun. Le soir, il arrive dans la tour d’Orosh, mais il doit attendre avec d’autres dans une pièce sombre.

Chapitre III

La voiture continuait de gravir allégrement la route de montagne. C’était un coupé aux roues caoutchoutées, de ceux qui, dans les villes, étaient employés pour des promenades ou faisaient fonction de fiacres … Tout en tenant la main de sa femme dans la sienne, Bessian Vorpsi approcha sa tête de la vitre comme pour s’assurer que la petite ville qu’ils avaient quittée une demi-heure auparavant, la dernière au pied du Rrafsh, le haut plateau du Nord, avait disparu à leur vue. … <> dit-il d’une voix basse, légèrement frémissante, comme pour saluer une apparition qu’il attendait depuis fort longtemps. Il sentit que ce nom, par sa solennité, impressiona sa femme, et il en éprouva une certaine satisfaction. ….
<> … Elle-même, lorsque son fiancé lui en avait fait part deux semaines avant leur mariage, avait trouvé l’idée absolument insolite. … Les derniers jours qui avaient précédé leur mariage, dans les milieux mi-mondains, mi-artistiques de Tirana, on n’avait parlé que de leur futur voyage de noces : tu vas t’évader de l’univers de la réalité pour gagner celui des légendes, l’univers de l’épopée proprement dite.
Le deuxième jour, ils s’arrêtent dans une auberge ou ils reconnaissent Ali Binak. A l’auberge, ils rencontrent Gjorg, de retour de la tour d’Orosh. Diane et Gjorg se regardent : Les yeux de l’inconnu, qui paraissaient extrêmement sombres, peut-être en contraste avec la pâleur de son visage, demeuraient fixés sur le carré de la glace où se découpait la figure de Diane.
Le soir ils arrivent à la tour d’Orosh, invités par le prince. Diane ne peut pas oublier Gjorg, le montagnard en permission.

Chapitre IV

Mark Ukacierre, cousin du prince, intendant du sang et administrateur, n’aime pas ses hôtes, surtout Diane qui n’avait pas été impressionnée par sa position. Il a des soucis parce que le nombre de vendettas diminue, et la tour d’Orosh est attaquée dans la presse :
L’auteur de l’article utilisait de nombreux termes étrangers, incompréhensibles pour Mark et que le moine lui avait expliqué patiemment. Quant au titre, il était monstrueux : La vendettologie. Il fait des réflexions sur l’état du kanun, il craint la maladie.

Chapitre V

Gjorg est rentré au village, mais il veut profiter de la trêve et part fin mars, avec de l’argent que son père lui donne. Dans une auberge, on parle d’une voiture avec une belle citadine, Diane, et il comprend qu’il doit la chercher.

Chapitre VI

Bessian et Diane continuent leur voyage, mais il y a une barrière entre eux, ils ne se parlent plus, elle lui échappe. Il voudrait lui demander des explications, mais J’ai peur de sa réponse, songeait-il, j’ai peur, mais pourquoi ? Ils rencontrent encore Ali Binak, et pendant que Bessian discute avec un de ses adjudants, Diane entre dans la tour de refuge à la recherche de Gjorg. Elle sort, ne parle plus et ils quittent le plateau. C’est le 17 avril.

Chapitre VII

Le 17 avril à midi, la trêve a expiré. Un camarade lui raconte qu’il a vu la voiture, et au lieu de se cacher, il marche pour la rencontrer. La voiture quitte le plateau. Bessian avait l’impression de ne ramener chez lui que la forme de sa femme et de l’avoir laissée elle-même quelque part parmi les montagnes. Gjorg continue sa marche. Il est atteint par une balle et tombe. Il sentit deux mains qui remuaient son corps. On me retourne sur le dos, songea-t-il. À ce moment-là, quelque chose de froid, peut-être le canon de son fusil, lui toucha la joue droite.

Hansjörg Frommer

Café Littéraire de Valréas, 2 novembre 2017

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