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Café Littéraire du 24 mai 2016 à Dieulefit

Les haikus de Natsume Sōseki : de l’indicible au dicible

Trois haltes poétiques de l’Occident vers l’Orient :

La poésie occidentale est principalement  intellectualiste, c’est d’abord l’originalité de sa recherche, de sa réflexion, de son idée philosophique, qui est fondamentale. Elle évoque souvent des devenirs avec, forcément, des expressions inexactes pour tenter de désigner quelque chose exactement. En Occident, la création est empreinte de verticalité, de transcendance, tel l’arbre qui s’élève droit vers le ciel et prend racine profondément dans la terre, tel l’arbre généalogique, l’arborescence de la lignée, la culture de la hiérarchie, de la haie qui défend fermement la propriété, la gradation vers le haut étant la marque de la pensée occidentale.

Dans la poésie que je qualifierais un peu schématiquement de «  poésie arabo-indo orientale », l’originalité de l’idée semble plus secondaire par rapport à celle de l’Occident, elle est plus spontanée et les prédominances du métier, de l’atmosphère émotionnelle, de l’idée simple sur la création elle-même, sont ici essentielles. Ce sont notamment celles des harmoniques déclenchées par l’archet du poète dans un rapport étroit, senti, entre le public et l’artiste, faites de rencontres souvent orales qui se satisfont à elles-mêmes plus qu’à la culture des idées … Conteurs, danseurs, chanteurs rassemblés qui magnifieront le cadre de l’histoire poétique, parfum montant d’un jardin de roses ou d’un verger en fleurs qui bercera les amoureux et cette atmosphère suffira au plaisir, au bonheur partagé entre l’auteur et son auditoire.

Nous voici enfin parvenus en Extrême-Orient dans l’univers poétique dominant du Japon et de la Chine dont on verra les liens étroits, aux  antipodes de notre propre création artistique. Cette poésie, à l’inverse de celle de la transcendance de l’Occident, est d’abord et essentiellement celle de l’immanence de la nature et des choses, avant tout marquée, façonnée par l’horizontalité, par le ruissellement de l’eau qui s’insinue partout dans le paysage.

A l’opposé de l’arbre occidental dressé, c’est ici le rhizome qui court et se ramifie horizontalement, sur et sous le niveau de l’eau. Il n’est pas fait d’unités mais de dimensions, il est donc une anti-généalogie, non centrée, non hiérarchique, définie seulement par une circulation d’états. Le rhizome-canal de l’Asie influence fortement la création poétique, entretient un rapport permanent avec le végétal, l’animal, l’eau et la nature, la sexualité. Il pousse à la contemplation, simple connexion d’un point quelconque à d’autres points quelconques, à ce qui n’est pas réellement et, par conséquence, à l’impassibilité qui va fortement marquer l’œuvre poétique des Haikus de Sôseki ainsi que celle de tous les grands maîtres de cette forme unique de poésie, tels Bashô, Shiki, Issa, Buson ou Santoka.

Natsume Sôseki, Une œuvre poétique de plus de 2500 Haikus

On peut ici simplement rappeler que le terme Haiku dont le nom japonais d’origine était Hokku, parfois encore appelé Haikai dans sa forme précédente plus triviale ( Sokan – 15ème siècle ), a été créé par le poète Masaoka Shiki, mais sa vraie paternité, dans son esprit actuel, est attribuée au maître Bashô Matsuo ( 17ème siècle ). Le Haiku tire son origine du Tanka, poésie chinoise du 1er millénaire. Ce poème calligraphié et très codifié est composé de 3 lignes et de 17 syllabes ( 5, 7, 5 ). Il doit généralement comporter une notion de saison ( le Kigo ) et une césure ( le Kireji ). S’il n’évoque ni saison ni moment particulier, on l’appelle Moki, s’il traite de faiblesses humaines, de manière satirique ou humoristique, et non de nature, on le nomme Senryû. Comme il apparaît magnifiquement dans toute l’œuvre poétique de Sôseki, le Haiku est d’abord le temps d’un instant et exprime l’évanescence des choses.

Sôseki avait dit à Torahiko, l’un de ses étudiants célèbres :

« En premier lieu, le Haiku est un concentré de rhétorique, en second lieu, il est un univers irradiant à partir d’un point focal, comme le rivet d’un éventail qui maintient ensemble toutes ses branches ».

De Sôseki, son ami et maître, Masaoka Shiki disait :

« Dès le début ( 1895 – Meiji 28 ) j’ai décelé une originalité dans l’invention. Parmi ceux qui font preuve d’innovation, nombreux sont les poèmes qui n’appartiennent qu’à lui. »

et de citer alors :

Essaim d’oranges
Incline les branches d’or
Le sage ignore la solitude.

Ou encore, comme modèle presque parfait dans l’œuvre poétique de Sôseki :

Ciel d’automne
La hache traverse l’air ambré
Un cryptomère oscille.  

Ici, la sensation aigüe qui afflue vers la cognée est habilement suggérée, la lame elle-même, l’arbre qui va être abattu, le tranchant qui étincelle, le craquement qui retentit, la pureté du ciel bleu teinté de jaune léger, la sècheresse de l’air … Tous ces éléments s’unissent pour amener le lecteur à cette impression.

On a souvent coutume de dire au Japon : « Les yeux parlent autant que la bouche » et le regard des Haikus de Sôseki sur une nature vaporeuse, aux ramifications floues, mais dont l’originalité et la beauté semblent s’imposer à l’artiste qui la contemple de toute éternité en est une parfaite illustration. Au bout de cette contemplation vient toujours la recherche de l’apaisement et, enfin, le détachement, l’impassibilité de la sagesse parfaite, but poétique suprême des haikus, notamment ceux de Sôseki, qui ne font que contempler dans l’instant le monde environnant … oserais-je dire avec le regard de celui qui attend l’éveil ?.

Lumière éteinte
Du ciel limpide une étoile se détache
Et entre par la fenêtre.

Serait-ce déjà l’aube
Longue encore est la nuit
Mais si claire la lune. 

L’ami s’en est allé
En rêve
La Voie lactée.

Dans la froideur du matin
Mes os sont vivants
Je reste immobile.

Le génie de Sôseki, que l’on retrouve bien sûr chez d’autres maîtres Japonais du Haiku tels que Bashô ou Buson, est bien de pouvoir dire parfois l’indicible par le poème … et non par le roman car pour lui, répètera-t-il au long de sa vie comme en une sorte de profession de foi, le roman ne saurait rendre compte dans sa totalité de la vie réelle, partant de l’évidence qu’il est impossible de mesurer le triangle à deux côtés qui se trouve dans le cœur de chacun, et affirmant en prolongement que la psychologie humaine recèle des aspects que le langage n’est pas en mesure d’exprimer.

Sôseki aura été déchiré toute sa vie entre sa volonté de tout exprimer et la conscience de ce que le cœur renferme d’inexprimable … pourtant, le Haiku aura été la forme d’expression qui lui a le mieux permis d’approcher au plus près l’indicible et de le diffuser avec une écriture claire et précise,  n’effaçant pas pour autant l’œuvre de ses admirables romans poétiques, tels Oreiller d’herbes, Je suis un chat, Botchan  …

Même si l’art du haiku abhorre généralement l’expression directe du sentiment, les vers de Sôseki ont su parfois crier la violence de sa détresse, en apprenant la mort d’une femme qui lui était très chère tandis que lui-même était immobilisé par la maladie.

Remplissez son cercueil
De tous les chrysanthèmes du monde
Autant que la terre en peut fleurir.

ou celle d’un ami très proche …

Je l’ai mis en terre
Là où le vent d’automne
N’atteindra pas son oreille.

Profonde tristesse aussi lorsque finit l’amitié …

Journée de printemps qui s’étire
Un bâillement entraîne l’autre
Deux amis se quittent.

Sôseki a su aussi cultiver à l’occasion un sens subtil de la dérision et du comique …

Riant de son inutilité
Le luffa s’étire
A n’en plus finir.

Dans la vapeur du bain
Se dressent
Deux crânes rasés.

Et toujours, à chaque haiku achevé, les couleurs de la palette de Sôseki repeignent en beauté la nature …

Une luciole
Traverse en silence le salon
Vert de lune.

Entre les feuilles du volubilis
Un reflet
Les prunelles du chat.

Vent qui souffle
Sur les pétales diaphanes
Incline le coquelicot.

Verts pruniers
Sur la cage vide
Les fils de la pluie.

Sous mes yeux près de mon pinceau
Une libellule rouge s’est posée
Quelle âme accompagnait-elle ? 

Au bout de mon pinceau
Glacée
S’est figée une goutte d’eau.

Après sa création de haikus pendant sa maladie, Sôseki écrit :

« Mon cœur, libéré de l’étouffante pression de la vie réelle, revenu à sa liberté originelle, a pris la forme de ces images irisées lorsqu’il a pu jouir d’une marge palpable, autant d’images venues du ciel, inspirées par les nuages, dans une intense plénitude. J’étais déjà heureux de ressentir l’inspiration, mais quand j’ai pu décortiquer en tous sens cette soif de création avant de faire halte au seuil d’un Haiku ou d’un poème où me conduisait l’agencement des mots, j’ai connu le bonheur ! »

Et il résume ainsi sa recherche d’une sérénité dans la plénitude :

« L’art commence par l’expression de soi, finit par l’expression de soi … »

Francis Julien Pont

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