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Visites singulières au château

Nocenla le 12 août 2004. Le mistral déchaîné enveloppe le château. Les nuages anthracite se poursuivent pendant que les bourrasques frappent violemment la façade nord du bâtiment. Il fait froid.

Marie est assise, tranquille, devant son bureau. Son mari lit. Elle écrit. Elle est heureuse.  Marc, leur deuxième fils est là. Il vient de terminer ses études universitaires. Il est venu leur rendre une visite affectueuse.

Marc a 25 ans. Il est un peu plus grand que son père. Ses cheveux sont châtain clair bouclés, ses yeux gris bleu. En somme  rien ne serait marquant chez cet homme si ce n’était son regard. Regard rieur, tendre, attentif mais déterminé lorsque ses valeurs sont en jeu. Toute son attitude corporelle traduit cette droiture. Ses mains immobiles posées sur les genoux, il sait écouter, analyser, juger. Sa vie n’a pas été l’objet de compromis essentiels. Il en est fier. Ses longues études en Angleterre ne l’ont pas éloigné du giron familial. Mais cet après-midi-là Marc est très agité. Regard baissé, sans attention pour son entourage, il parcourt le salon puis sort dans la tour qui mène à la cour. Soudain, il ressurgit par la cuisine en soulevant violemment le loquet de la porte du salon. Il se campe entre les parents.

– J’ai un gros problème…

Marie pose son stylo, son mari ferme son livre. Il semble que le mistral s’essouffle…

Marc se place à coté de Marie. Son père lui tourne le dos.

– Vous savez que Marjan et moi nous aimons depuis quatre ans.

Marie le sait. Il y a quatre ans exactement, elle avait reçu un appel téléphonique inoubliable. Elle avait alors concédé à cette petite voix, jusqu’alors inconnue, le numéro de portable pour joindre Marc sur son bateau.

– Je suis Marjan, une amie de Marc.

Marie avait le sentiment de reconnaître cette voix qu’elle n’avait jamais entendue. Elle réalisait que ce moment serait ineffaçable.

– Les parents de Marjan ont décidé de la marier. Devant ses refus, ils l’ont questionnée. Ils ont fini par accepter notre mariage, à la condition que ce soit un mariage musulman  avec bien sûr l’exigence de ma conversion. Je suis donc devant l’alternative : Marjan et moi nous séparons et elle épouse un homme choisi par sa famille ou je me convertis. La décision doit être prise rapidement, Marjan attend la réponse.

La porte qui donne sur la tour claque sur les talons de Marc. Silence au salon… Le temps s’écoule… Le mistral a retrouvé sa fougue. Marc revient.

– Vous connaissez les valeurs que nous partageons ! Il est impossible d’envisager mon adhésion à une religion.

A nouveau, la porte claque… le vent refoule dans le poêle. La bourrasque s’installe dans les têtes. Peut-il y avoir une solution sans renoncement ? Le silence est éloquent.

Le couple tressaute au bruit du loquet.

– Il me faut réfléchir…

Deux jours plus tard… Marie est dans le jardin. Le ciel a retrouvé son bleu pervenche. L’air est à nouveau transparent mais le vent violent des jours précédents a dénudé les roses. Deux branches de pois de senteur brisées se dessèchent. Le bégonia est devenu squelettique. Un courant d’air plus puissant a brûlé un rameau de laurier-tin. Soigneusement, Marie taille, coupe. Elle sent renaître les plantes débarrassées de leurs scories. Son mari arrime les plants de tomates et redresse les rames des haricots verts.  Quel pays magnifique ! Au soleil couchant, la montagne se drape dans son étole orange nuancé de mauve. La paix est à nouveau là, elle glisse sur les mains, dans le cou. La pesanteur se fait plus discrète. Mais ils n’ont aucune nouvelle de Marc. Est-ce que Marjan a pu infléchir la volonté paternelle ?

– Hello les parents !

La veste sur l’épaule, d’un pas allègre, en quelques enjambées, Marc rejoint les parents. Il laisse pousser sa barbe. Ses yeux paraissent plus bleus et son regard a retrouvé sa sérénité. Chacun prend ses outils, les pose avec les sabots et les gants, à l’entrée de la véranda. La famille se dirige vers le salon, lieu des conversations sérieuses. Les parents s’installent sur le bord du canapé blanc.

– Alors ???

Marc saisit la chaise la plus proche, s’assoit à l’envers, cramponne le dossier.

– J’ai pris une décision… Ce choix est loin de me satisfaire mais face à un tel dilemme, un homme célèbre m’a précédé, qui dans sa position de roi a apaisé beaucoup de tensions religieuses. Il se nommait Henri IV. Comme protestant, il aurait affirmé : « Paris vaut bien une messe ». Marjan ne vaudrait-elle pas une signature ?

– Marc, le téléphone sonne…

Geneviève Bissuel

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