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Le livre de San Michele, d’Axel Munthe

Fiction ou réalité?

Pour la troisième fois, je commençais avec enthousiasme Le Livre de San Michele. Je me laissais porter par son rêve d’Italie, me perdais dans le Paris de la fin du XIXe siècle avec ses artistes et ses petites gens, découvrais la Laponie et ses créatures fantastiques, déambulais dans Rome et escaladais sept cents marches pour arriver enfin à Anacapri. Je fus séduite par ce médecin ami des animaux, de la musique et de la nature. Cependant la lecture les dernière pages où Axel Munthe converse avec la mort fut difficile et, en refermant le livre, il me restait dans le corps une sensation aigre-douce. Était-ce le ton du livre qui m’avait déplu ? Était-ce de l’orgueil, de la fausse humilité ou un certain “ English understatement ” ? Les descriptions de l’épidémie de choléra à Naples ou du tremblement de terre de Messine sont effrayantes mais restent un peu anecdotiques : j’aurais voulu en savoir plus sur le travail du médecin et moins sur les salons de Paris et l’aristocratie romaine.

Il faut cependant prendre en compte que Munthe n’a jamais voulu écrire une autobiographie. C’est plutôt un travail d’auto-fiction ou encore le récit de sa vie telle qu’il l’aurait rêvée. La narration part de faits réels mais elle en laisse aussi beaucoup de côté. Le temps reste diffus, les seules références historiques claires sont celles de l’épidémie de choléra à Naples en 1884 et le tremblement de terre de Messine en 1908. Les membres de sa famille, ses deux femmes, ses deux fils, ses frères et sœurs sont absents du récit. Victoria de Bade, la reine de Suède, est à peine mentionnée. Axel Munthe ne construisit pas la Villa de ses propres mains. Beaucoup de ses antiquités sont des copies. Certains épisodes comme le transport du cercueil sont inventés … Est-ce important pour nous lecteurs ?

Je ne le sais. Le livre tel qu’il est reste une chronique pleine de détails sur la vie à Paris et à Rome à la fin du XIXe siècle. Il insiste sur l’explosion de la médecine scientifique, un nouveau regard sur le patient, la naissance de la psychologie. En fait, Munthe aurait pu rencontrer Freud qui rendit visite à Charcot en 1887. Il se révèle comme un pionnier de l’humanitaire, laissant tout pour se rendre sur le lieu des catastrophes naturelles et aussi un des premiers écologistes en créant sur le mont Barbarossa un sanctuaire pour les oiseaux.

Axel Munthe écrit Le livre de San Michele déjà âgé et presqu’aveugle. C’est un homme hypersensible, insomniaque qui lutte contre son état dépressif par une activité fébrile, des voyages incessants et qui trouve dans l’écriture un moyen d’apaiser ses angoisses. La mort est sa compagne. Il réfléchit sans cesse:

“ Un homme peut supporter beaucoup tant qu’il peut se supporter lui-mème. Il peut vivre sans espoir, sans amis, sans livres, même sans musique, tant qu’il peut écouter ses propres pensées et entendre le chant d’un oiseau derrière la vitre et celui lointain de la mer. ”

Pour lui, l’imagination est essentielle, elle est la réalité. Dans la préface de l’édition française de 1934, il dit avoir de la peine pour les gens qui n’ont jamais vu ces “petis êtres rouges” car il leur manque quelque chose ou alors parce qu’ils ont trop lu à l’école.

“ Peut-être est-ce pour cela qu’ils ressemblent à des petits vieux et deviennent des hommes sans paix dans leur âme, sans tendresse dans leur cœur, sans idées à eux, sans rêves, sans volonté de vivre, sans courage pour mourir. Les hommes d’aujourd’hui perdent trop de temps à écouter et à lire les pensées des autres. Il serait mieux qu’ils prissent plus de temps pour écouter leurs propres pensées. Nous pouvons apprendre la science des autres, mais la sagesse nous devons la chercher en nous-même. ”

Fiction ou réalité, quelle importance ? Axel Munthe was a man, take him for all in all, I shall not look upon his like again (Shakespeare, Hamlet, Acte I, scène 2)

Je suis allée à Naples, Sorrente et Amalfi, je pris le bâteau pour Ischia mais Capri resta, comme le sphinx, secrète et énigmatique.

Eléonore Pralle

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