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La petite voiture jaune de la poste grimpe le chemin caillouteux jusqu’à la bergerie et la lettre que lui porte ce matin-là le facteur le fige sur place, lui que rien ne dérange, lui qui sait prévoir les mouvements des êtres et les changements du temps, qui connaît les oiseaux et prévoit les saisons d’après leurs déplacements. Et cette année les grives ont passé tôt, l’hiver sera précoce.
C’est une lettre d’elle.
Il la tourne et la retourne, à l’envers, à l’endroit, perplexe, ne sait qu’en faire, la fourre enfin dans une poche de son gros pantalon de velours brun et va voir les bêtes, porte du grain aux poules, de l’herbe fraîche aux lapins et de l’eau pour tout le monde. La journée sera chaude, et elle sera longue.

Mon Cher Thomas,
Ma lettre va te surprendre, sûrement, tu sais que j’écris peu, comme je sais que tu n’écris pas. Mais voilà, j’ai quelque chose à te demander aujourd’hui, une chose dont j’ai besoin, aujourd’hui que je suis si fatiguée, épuisée même par cette ville sauvage qui m’a beaucoup donné, mais qui aujourd’hui me bouscule, me violente, me tourmente, m’assourdit et m’asphyxie, et me laisse sans force aucune.
Aujourd’hui je me rappelle ta bergerie, dans son ancien état d’abandon, d’attente, notre bergerie, son grenier où nous allions nous réfugier tous les deux, l’odeur du vieux foin oublié, chaude et poussiéreuse, qui longtemps demeurait sur ma peau, longtemps parfumait tes cheveux, le bois des planches disjointes brûlées par le soleil, cette demi-obscurité qui nous faisait parler bas, nous y lisions nos nos bandes dessinées préférées, les aventures d’Alix, Blake et Mortimer et de vieux Sylvain et Sylvette, nous nous racontions des histoires, tu me décrivais les pays lointains et merveilleux que nous découvririons ensemble, lorsque nous serions grands. Ensemble, ces longs après-midis d’été, nous étions
éternels, t’en souviens-tu ?
Aujourd’hui, rends-moi un peu de cette éternité, laisse-moi venir te retrouver un moment, quelques jours seulement, le temps de retrouver un peu de souffle seulement.
Je t’embrasse,
Virginie

L’homme qui se nomme Thomas replie la lettre, pensif. Sans attendre, il se dirige vers le buffet, sort du tiroir un bloc de papier blanc et s’assied à la table de pierre, sur la terrasse, face au soleil couchant.

Virginie,
De ce dont tu me parles, je n’ai rien oublié. Ces après-midi d’été où nous nous échappions ensemble de la maison du village, toujours sombre, toujours humide, et du regard des parents, inquisiteurs, toujours réprobateurs. Nous grimpions la colline jusqu’à cette bergerie qui nous apparaissait soudain en plein soleil, à-demi effondrée, au milieu des fleurs de maquis et qui nous attendait. Tu étais vive déjà, plus vive que moi, et curieuse, curieuse de tout, tu voulais tout connaître, tout explorer, nous nous faisions un gîte dans le foin comme deux lapereaux que nous étions, et je te parlais des pays d’aventure qui nous attendaient tous les deux, d’un bout à l’autre de la terre, et que je te ferais découvrir. Mais voilà. Tu as grandi plus vite, toi qui faisais tout plus vite, et tu m’as laissé là, dans le foin de cette bergerie que j’ai rebâtie plus tard de mes mains, pierre par pierre, poutre par poutre, et j’y ai ouvert des fenêtres pour l’air et une large baie pour la lumière. Nos pays d’aventure, tu les as découverts avec l’homme qui est devenu ton mari, et tu m’as laissé là, et j’ai su que tu ne me m’aimais plus. Ton monde n’était plus le mien. Ton insatiable curiosité recherchait désormais les mystères changeants des villes. On m’a dit que tu aimes leur agitation qui ne s’arrête jamais, la rumeur incessante qui parvient, par-dessus les immeubles, jusqu’à ton appartement. Tu aimes pouvoir y faire tout tout de suite, y trouver des boutiques ouvertes aux heures des repas, une table de restaurant tard après le spectacle, des terrasses de café chauffées en plein hiver. Aujourd’hui, tu te dis fatiguée. Moi je dis que tu te trouves seule. Tes enfants sont partis, ton mari t’a quittée pour une jeune étudiante, et tu pleures. Voilà. Maintenant seulement tu te souviens de notre grenier, de notre foin et de nos longs après-midi d’été. Mais moi je te dis qu’il n’y a plus rien de tout cela ici. Tu ne retrouverais rien. Tu ne me retrouverais pas.
Thomas

L’homme repose son crayon. Le soleil est tombé entre les collines, le vent du soir commence à fraîchir les dalles de la terrasse et le rosier d’automne lâche son dernier parfum. L’homme qui se nomme Thomas se lève lourdement du petit banc de pierre, ramasse avec peine la canne de buis qu’il vient de faire tomber, appelle son chien d’une voix rauque et s’engage sur le chemin de sable qui le conduira de sa démarche déhanchée jusqu’à la boîte, après le dernier tournant. Ses gros souliers de cuir raclent le sol caillouteux. Un lézard s’enfuit sur son passage.

Odile Vincent

5 juin 2016

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