Thalie de Molènes

Le lièvre, le chacal, la belette et le singe

Dans ce temps-là de tous les animaux de la forêt le plus gentil était le lièvre. La fée de ces bois aimait à le voir courir dans la rosée. Elle admirait sa silhouette à la fois forte et élégante elle l’écouter dire un mot affectueux à chacun. La fée savait tout ce qui se passait dans la forêt. Elle entendait ce qui se disait même entre l’arbre et l’écorce, même sous les herbes. En fait elle le connaissait les pensées de tous les animaux au moment même où ils les pensaient. Ainsi elle était au courant du fait que chaque soir le lièvre retrouvait ses trois meilleurs amis, la belette, le chacal, le singe. Chaque racontait ce qu’il avait vu ou entendu ou fait pendant la journée. Un soir, comme chaque soir, les quatre amis étaient réunis et le lièvre dit :

– Demain nous devrions garder la nourriture que nous trouverons et la donner à plus pauvre que nous. Le chacal, la belette et le singe approuvèrent avec joie.

Dès le petit matin, chacun partit de son côté chercher des choses bonnes à manger. Son chemin conduisit le chacal devant une hutte. Ils n’entendit pas un bruit. Il ce faufila à l’intérieur. Il vit un plat avec de la viande cuite et un bol avec du lait caillé. Il cria bien fort :

– A qui est cette viande ? A qui est le caillé ? Il prêta l’oreille. Personne ne répondait. Alors il cria encore deux fois :

– A qui est cette viande ? A qui est le caillé ?

Et puisque personne ne les réclamait, il les emporta chez lui. Il pensait : « Je pourrais manger cette viande qui sent délicieusement bon. Je pourrais boire ce caillé.  Mais non, je m’en prive pour le donner. Quel bon chacal je suis ! »

La belette trottina le long de la rivière. Dans le sable de la berge, elle dénicha des poissons qu’un pêcheur venait d’y cacher. Elle l’aperçut, entré dans l’eau jusqu’aux genoux. Elle cria :

– À qui sont ces poissons ?

L’homme n’entendait que le murmure de la rivière. Elle demanda encore deux fois :

– À qui sont ces poissons ?

Sans réponse elle prit les poissons enfilés par les ouies sur une branche de saule et rentra chez elle. Elle pensait : « Dire que je pourrais manger des poissons tout frais pêchés. Au lieu de m’en régaler, je vais les donner. Quelle bonne belette je suis ! »

Le singe bondit d’arbre en arbre jusqu’aux confins de la montagne et découvrit un grand manguier couvert de fruits mûrs. Il cueillit autant de mangues qu’il pouvait en porter et revint à son domicile. Il pensait : « Je pourrais manger ces fruits exquis, mûrs à point. Mais non, je m’en prive. Quel bon singe je suis ! »

Cependant le lièvre n’avait rien trouvé. Rien que des herbes dures et des feuilles sèches. Le soir tomba. L’obscurité s’étendit sur la forêt. Les premières étoiles parurent. « Moi, je n’ai rien à donner », pensait le lièvre avec tristesse.

La fée de la forêt se transforma en un pauvre homme habillé de haillons, courbé sur un bâton. Quand elle arriva ainsi déguisée devant le logis du chacal, la pleine lune se levait.

– Pauvre homme, dit le chacal, entre le chez moi et mange à ta faim. Voici de la viande et du lait caillé.

– Garde les moi, répondit la fée. Je vais revenir !

Elle parvint dans le domaine de la belette qui l’invita :

– Entre et régale-toi avec mes bons poissons.

– Garde les moi, je vais revenir, dit la fée.

Elle arriva devant la maison du singe qui lui dit :

– Entre pauvre homme et accepte ces mangues …

– Garde les moi, répondit la fée. Je vais revenir !

À présent, la pleine lune s’élevait au-dessus des bois ; de sa rondeurs parfaite, la clarté s’écoulait comme du lait. Le lièvre aperçut le faux mendiant et se leva :

– Ami, lui dit il, je n’ai rien à te donner. Rien que moi-même. Rassemble des brindilles et des branches, dresse les pour faire un feu. Quand les flammes crépiteront, je m’y jetterai et tu pourras ce soir manger la chair d’un lièvre.

Quand le feu fut allumé, le lièvre prit son élan et bondit au milieu du brasier.

– Mais que se passe-t-il, s’écria-t-il. Ce feu ne me brûle pas ! Ces étincelle sont comme les gouttes d’eau d’une cascade.

La fée abandonna son aspect de vieil homme et parut dans toute sa splendeur.

– Elle ne te brûleront pas, petit lièvre. Ces flammes sont magiques. Tu m’as donné ce que chacun de nous a de plus cher, de plus précieux, sa propre vie. C’est la plus grande des bontés. Et je veux que sur terre on garde à jamais le souvenir de ta générosité.

La fée saisit un brandon dans le foyer. Elle se releva, s’étira, le bras tendu. Elle grandit, grandit, jusqu’à pouvoir toucher le disque étincelant de la lune, et elle y dessina la silhouette forte et élégante du lièvre. Depuis ce temps, à chaque nuit de pleine lune, on peut voir les deux longues oreilles du lièvre, son corps prêt à bondir, et nous rappeler sa bonté.

Thalie de Molènes, 17 contes du bouddhisme, Castor Poche, Flammarion (2000)

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