Jean du Frout

Thérèse
 
Cette jolie maison, rue de la cathédrale,
Géraniums, volets verts, rouge et discret fanal,
Logeait benoîtement le plus vieux des métiers,
Au vu de l’évêché, au su des policiers.
Pignon sur rue banal, en ces temps oubliés
Où ces maisons gardaient la porte entrebâillée.
 
Il fallait soutenir le moral de l’armée,
Déniaiser chaque année, conscrits et diplômés.
Les récoltes vendues, les veaux à l’abattoir,
Aux liasses de billets, trouver un exutoire.
Donner aux opposants un lieu où rencontrer
Très discrètement, le maire, le député.
 
Un soir entre un quidam. Il demande Thérèse.
La tôlière mafflue lui susurre en sol dièse :
« Je la crois occupée encore un bon moment.
Tarif très haut de gamme. Une de ces enfants
Peut vous accompagner, sans vous coûter autant. »
« J’attendrai Thérèse. Ce soir j’ai tout mon temps. »
 
Thérèse arrive enfin. Elle est mieux que jolie.
Sourire carnassier, elle lance son prix :
« A prendre ou à laisser, il en coûte cent louis. »
On a, pour dix fois moins, compagnie pour la nuit.
L’homme, impassible, paie, sans même discuter,
Et, Thérèse à son bras, il gravit l’escalier.
 
Il chantonne en sortant dans le petit matin.
Thérèse alanguie dort, dans ses draps de satin.
Le soir même, il est là ! Quelle opulence inouïe !
En dix piles de dix, il dispose cent louis.
Thérèse ouvre les bras, emballée, éblouie.
Ainsi, dix soirs de rang, même cérémonie.
 
Tout cela crée des liens. Durant l’entracte, on cause.
« Je retourne à Paimpol » dit-il pendant la pause.
« J’y suis née, dit Thérèse, et ma famille y vit.
Maman vient de mourir ». « Je sais cela aussi.
Je suis son notaire. Son testament prescrit
Q’entre vos mains je dois remettre mille louis.
Les cent d’hier au soir font que le compte est bon
Et je vous remercie pour vos bonnes façons ».
 
Moralité
Le client paie, toujours, rarement le notaire.
Et quand il doit payer, il prend ses honoraires

Jean du Frout, « Fablerie », Fishbacher (2éme édition – 88 p.) illustré par Desclozeaux.

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