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Café littéraire Valréas 25 octobre 2018 Hansjörg Frommer

Lion Feuchtwanger: Le Diable en France

Né en 1884 à Munich, dans une famille d’industriels juifs orthodoxes, Lion Feuchtwanger a fait sa scolarité et ses études à Munich et obtenu son doctorat en 1907. À cause de sa faible constitution, il n’a pas participé à la Grande Guerre, et pendant la guerre il est devenu pacifiste convaincu. Dès les années 1920, il est reconnu pour ses grands romans histori-ques tels que Le Juif Süss (1925), comme l’un des grands écrivains allemands et internatio-naux. Il a commencé très tôt à mettre les Allemands et le monde en garde devant le danger que représentait Hitler. Il n’était pas en Allemagne quand Hitler a été nommé chancelier en janvier 1933, mais sa maison à Berlin fut ravagée et pillée, et son nom était sur la première liste d’Allemands à perdre la nationalité. Ses livres furent brûlés publiquement. C’est en France que les Feuchtwanger se sont installés en avril 1933, à Sanary, près de Toulon, dans le Var. Le monde littéraire français l’a salué chaudement. La situation des Feuchtwanger était aisée à cause des revenus provenant de ses livres publiés et vendus surtout aux États-Unis. Marta Feuchtwanger a cherché et trouvé des maisons à Sanary pour d’autres Allemands exilés, et Sanary était ainsi un centre de la civilisation allemande non-nazie.

Mais l’opinion publique changea : Nous avions tous imaginé notre sort bien autrement à notre arrivée en France. Les mots Liberté, Égalité, Fraternité étaient inscrits en lettres géantes au-dessus du portail de la mairie, on nous avait fêtés lorsque nous étions arrivés des années plus tôt, les journaux avaient publié pour nous des articles de bienvenue affectueux et pleins de respect, les autorités nous avaient assuré que c’était un honneur pour la France de nous accorder l’hospitalité, le président de la République m’avait reçu personnellement. À présent, on nous incarcérait. Nous prenions la chose avec une sorte d’impassibilité mêlée d’amertume, car les années que nous venions de vivre nous avaient montré l’inconstance humaine de façon on ne peut plus claire (p.36).
Les réfugiés originaires d’Allemagne avaient été triés dix fois déjà : depuis le début de la guerre nous faisions l’objet d’une surveillance policière permanente et rigoureuse, et nous n’avions pas l’autorisation de quitter notre domicile. … Nous, on nous avait incarcérés dans le seul but d’impressionner la population. On voulait détourner l’attention des Français de ceux qui portaient en réalité la responsabilité des échecs et qui restaient intouchables. (p.61) Je crois plutôt que le diable auquel nous avons eu à faire en France en 1940 c’était le diable de la négligence, de l’inadvertance, du manque de générosité, du conformisme, de l’esprit de routine, c’est-à-dire ce diable que les Français appellent le j’m’enfoutisme. (p.62)

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Le camp des Milles était une ancienne usine de tuiles. On rassembla là 4000 ressortissants allemands et autrichiens, des juifs, des adversaires d’Hitler, même des légionnaires de la légion étrangère. Il n’y avait pas de lits, presque pas de latrines, aucune salle de bain, un seul robinet, rien pour s’asseoir, aucune vie privée. Les Allemands avancèrent, et les détenus craignaient être livrés aux Allemands. Finalement, 2000 détenus ont été mis dans un train et transportés à Bayonne. Comme l’arrivée des Allemands était imminente, ils ont été re-transportés à Nîmes. Mais les Allemands attendus, c’étaient les détenus du train. À Nîmes, les détenus étaient internés dans une ferme sous des tentes. À l’armistice, Pétain avait signé un accord pour que les Allemands puissent demander la remise des Allemands réfugiés. Feuchtwanger a pu fuir du camp et s’enfuir de Marseille avec l’aide de deux américains. Il a vécu en Californie jusqu’à sa mort en 1958. Un de ses derniers romans est : La sagesse du fou ou Mort et transfiguration de Jean-Jacques Rousseau, paru en 1952.

Anna Seghers: Transit

Née à Mayence en 1900 dans une famille bourgeoise juive, elle a étudié à Cologne et à Heidelberg l’Histoire, l’Histoire de l’art et la Sinologie. Sa thèse de 1924 était Le juif et la judéité dans l’œuvre de Rembrandt. La même année, elle publia un premier récit dans un journal. De 1925 à 1933, elle vécut à Berlin et publia sous le pseudonyme Anna Seghers. Elle était une écrivaine reconnue et proche des milieux communistes. Elle connaissait une jeune Française, Jeanne Machin, qui avait épousé le journaliste et écrivain Kurt Stern. La famille Stern quitta l’Allemagne en 1932 pour Paris, Anna Seghers et sa famille en 1933. En 1940, Anna Seghers a pu fuir devant les Allemands de Paris jusqu’à Marseille, avec l’aide de Jeanne Stern et trouver un visa et un passage pour le Mexique avec sa famille. C’est l’arrière-plan du roman Transit. Il a été écrit en allemand au Mexique, en 1942/43. Une première édition anglaise et espagnole est parue en 1944, une traduction française par Jeanne Stern qui vivait aussi en Mexique, en 1947. La première édition allemande ne date que de 1948. Anna Seghers et les Stern sont rentrés à Berlin et ont joué un rôle considérable dans la vie culturelle et littéraire de la République Démocratique Allemande.

Le narrateur (on ne sait pas son nom) s’est évadé d’un camp de concentration allemand et a traversé le Rhin à la nage. En France, il s’est évadé d’un camp français près de Rouen, à l’approche des Allemands. Il se cache à Paris, sous les yeux des Allemands. Il y rencontre Paul, un copain du camp de Rouen, et Paul le prie de porter du courrier important à un écrivain allemand, M. Weidel. Le narrateur va à son hôtel, mais Weidel s’est suicidé la veille. Il prend la valise du mort pour la donner à Paul. Mais il ne le retrouve plus et ouvre le courrier. C’est une lettre de la femme de Weidel qui l’attend à Marseille, et un visa pour le Mexique. Il part avec la valise et le courrier pour Marseille, dans la zone non occupée. Marseille est pleine de personnes en fuite devant les Allemands et qui veulent partir. Mais il faut avoir un document d’identité personnelle, un permis de séjour pour Marseille, un visa pour le pays qui vous accueille et des visas de transit pour tous les pays où le bateau s’arrête, un billet payé pour ce bateau et finalement un visa de sortie. Marseille est pleine de réfugiés désespérés, à la chasse des documents nécessaires dont la validité est toujours limitée dans le temps. Le narrateur veut rester à Marseille mais il rencontre partout des gens qui ont leur histoire personnelle. Il va au consulat mexicain pour laisser les affaires de Weidel, mais on le prend pour M. Weidel et on prépare sa sortie.

Dans un café, il rencontre une femme : Il était six heures du soir. Mon regard vide fixait la porte, par-dessus la tête des gens. La porte tourna une fois de plus. Une femme entra. Que vous dirai-je ? Je puis seulement dire : elle entra. L’homme qui s’est suicidé rue de Vaugirard, il savait s’exprimer autrement. Moi je ne puis que dire : elle entra. Ne vous attendez pas à ce que je vous la décrive. Ce soir-là d’ailleurs, je n’aurais pas su dire si elle était blonde ou brune, si c’était une femme ou une jeune fille. Elle entra. Elle s’arrêta et regarda autour d’elle. Il y avait sur son visage une expression d’attente exaspérée, presque de crainte. On eût dit qu’elle espérait et redoutait de trouver quelqu’un en cet endroit. … Jusqu’alors, quand une femme survenait, une femme qui pouvait me plaire, mais qui ne venait pas pour moi, j’avais toujours réussi à me convaincre que je ne l’enviais pas à celui qui l’aimait, et que rien d’irremplaçable ne m’avait échappé. La femme qui passait maintenant près de moi, je ne la laissais à personne. … Elle examinait encore une fois, très attentivement, la partie de la salle où je me trouvais moi-même … Pour aussi absurde que cela paraisse, j’eus un moment l’impression que c’était moi qu’elle cherchait …Elle me regarda moi aussi, mais d’un œil vide. Je fus le dernier qu’elle dévisagea. Maintenant elle sortait pour de bon.
(Anna Seghers, Transit, p. 117-119. Traduit de l’allemand par Jeanne Stern. Éditions autrement, 2018)

La femme est Marie, la femme de M. Weidel. Elle l’avait quitté pour partir avec un médecin, mais elle lui avait écrit qu’elle l’aimait toujours et qu’elle l’attendait. Il fait sa connaissance, il la rencontre souvent, elle lui raconte tout. Au consulat mexicain, on lui dit que son mari est à Marseille. Le faux Weidel prépare tous les papiers pour le départ de Monsieur et Madame Weidel, mais il ne sait pas si c’est pour lui ou pour le médecin. Finalement, Marie et le méde-cin montent à bord du Montréal, elle, attendant toujours que Weidel soit là.
La première phrase du roman : Le Montréal aurait sombré entre Dakar et la Martinique. Il aurait heurté une mine. La compagnie transatlantique ne donne aucun renseignement.

Le roman est donc un roman d’amour, mais aussi de la condition humaine. Le nouveau film de 2017, filmé dans le Marseille moderne, ne montre pas l’histoire de 1940, mais une réalité kafkaïenne, l’humiliation des hommes par les hommes, par la bureaucratie.

Hansjörg Frommer

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