A chaque fois c’est la même chose, et chaque fois la chose te surprend.
Lorsque la tombée du jour fraîchit l’air, même si très peu comme ce soir, que les cigales l’une après l’autre se taisent, l’une d’elles comme prise de remords, ou pour retarder l’entrée dans une nuit qu’elle sait être la dernière, reprend son chant et le soutient seule à présent, mais de plus en plus faiblement, espaçant ses stridulations d’une mélancolie résignée qui finalement en vient à bout.
Ce soir, pour l’écouter, tu t’arrêtes.
Tu interromps ces gestes de désœuvrement que tu enchaînes depuis le matin, toi qui aurais tant à faire et ne peux rien entreprendre, tant tu t’absentes à toi-même, accaparée par l’absence de celui dont tu espérais la voix dès les premières heures du jour, à peine sortie du sommeil.
«  A quoi penses-tu ? »
Celui qui mêle sa vie à la tienne, pour la seconde fois, vient te trouver dans votre chambre.
« Mais qu’est-ce que tu fais, tu n’es pas prête ? »
« Non, tu vois… » Et tu t’excuses, tu te justifies : « Je me prépare… »
Il voit, oui, il te connaît si bien.
Il te voit t’éloigner de la fenêtre, entre-ouvrir la porte du placard l’air soudain affairée sous ses yeux. Il saisit ton regard affolé devant la rangée de tes vêtements désertés. Il ressent en lui-même cette pesanteur qui te fait lâcher la poignée et retomber ton bras.
Il te voit désemparée et l’abattement le saisit à son tour.
« Finalement… qu’est-ce que tu fais ? »
Et toi : « Je ne sais pas… Je ne suis pas prête, non. Vas y, je te rejoins. Dis-leur que j’arrive… Commencez sans moi, j’arrive… »
Et lui, qui te voit retarder le moment de le suivre chez vos amis, ce qui le réjouissait tant jusqu’à ce qu’il comprenne que tu ne viendrais pas.
Et tu écoutes son pas s’éloigner, ce pas vif et décidé qui t’avait toujours rassurée. A l’entendre refermer doucement le portail, tu sais qu’il ne rentrera pas cette nuit. Tu ne t’en sens pas soulagée et cela te surprend. Comme t’indiffère aussi, à ce moment, du moins le crois-tu, le silence insistant du téléphone.
Le front contre la vitre, tu t’absorbes dans la fin du jour. Les troncs des pins s’empourprent, puis tournent au gris. Une brume légère se forme du côté de la rivière, estompe les collines. Plus un souffle d’air. La dernière cigale se tait.
Tu écoutes ce temps de silence avant les grésillements de la nuit, cet entre-temps très court qui n’ouvre sur rien qui te soit familier. La nuit n’est pas ton monde.
Tu fais un pas vers elle, ce soir, pourtant, un geste machinal qui ne t’appartient pas, et pourtant… Et maintenant, étendue sur votre lit, la tête posée sur ton bras replié, tu vois à demi l’obscurité descendre sur la chambre, y effacer les contours de ses meubles, en éteindre les couleurs et rejoindre à la fin la nuit de tes paupières.
Aux heures grises précédant l’aube, le téléphone sonnera longtemps entre les murs de cette maison sonore. Tu ne l’entendras pas. Il n’y aura personne pour lui répondre. Personne d’autre pour lui répondre que la voix synthétique d’un répondeur automatique.

Odile Vincent
22 octobre 2018

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