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Présentation d’Odile Vincent au Café littéraire de Valréas le 7 juin 2018

Gérard Macé est écrivain, traducteur et photographe. Il manie une prose poétique qui, nourrie d’érudition, recherche la clarté et la simplicité de langages populaires qu’il trouvait chez une grand mère analphabète autant que chez Nerval, son ancêtre électif en littérature. Souvent qualifié d’écrivain de la mémoire, il est à ce titre associé tout particulièrement à Nerval en effet, et à Proust. Ce manteau dessiné par Fortuny et porté par Albertine, qui donne son titre au livre de Gérard Macé, scande La Recherche comme un leitmotiv. Le motif offre à ce dernier l’amorce d’une réflexion poétique sur des thèmes qui lui sont chers : la mémoire et sa puissance créative (« Inventer au fond, c’est se ressouvenir » – « L’invention (…) au sens de la trouvaille, comme on parle de l’invention d’un trésor »), les secrets de la filiation, la fidélité aux origines et leur trahison.
L’auteur éprouve la même attraction que Proust pour le prestigieux créateur de tissus et de luxueux vêtements, Mariano Fortuny, coqueluche de la Venise aristocratique de ce tout nouveau XXème siècle. Celui-ci retrouve et réinterprète des formes de l’Antiquité, de l’Orient, de l’Occident de la Renaissance, et s’inspire des grands peintres du Quattrocento, Carpaccio en particulier. Mais ses modèles sont en même temps complètement nouveaux, libérant et érotisant le corps des femmes. Ils sont hors du temps.
C’est essentiellement dans « La prisonnière » que le vêtement de Fortuny joue quasiment le rôle d’un personnage. Porté par Albertine lorsqu’elle disparaît de la vie du narrateur, c’est à Venise que celui-ci le retrouve : sur un tableau de Carpaccio qu’il admire, il reconnaît, sur les épaules d’un jeune homme, les motifs et les couleurs du manteau d’Albertine dessiné par Fortuny qui s’en était inspiré.

Les thèmes du temps et de la mémoire, qui constituent le fil rouge de l’œuvre de Gérard Macé, sont omniprésents dans Le manteau de Fortuny. Comme chez Proust, la mémoire s’exprime chez lui sous forme de réminiscence, cette présence vague d’un passé qui agit secrètement au présent. Lier mémoire et écriture, c’est rechercher dans ce passé qui nous crée tout au long de notre vie une force de renaissance, d’invention de formes nouvelles, bref un langage propre. Une conception partagée bien sûr avec Fortuny : « Les robes de Fortuny, puisqu’elles s’inspirent d’une Renaissance retrouvée, sont à l’image de La Recherche. Autrement dit d’une double résurrection, celle du souvenir et celle de l’art. »
Si le passé revient, d’un support mémoriel à l’autre, d’un objet, d’un visage, d’un paysage à l’autre, c’est sur le mode de la variation sur un thème qu’il s’inscrit dans l’œuvre. Et Gérard Macé pose une relation d’équivalence entre le mécanisme de la mémoire et le travail de l’écriture. Dans une prose animée par la mémoire, « la réminiscence joue le même rôle que la rime dans un poème versifié. Et certains événements qui reviennent sans prévenir, ou déguisés sous une autre apparence, ressemblent à ce « quelque chose qui est à la fois pareil et autre que la rime précédente(…) » », écrit-il en citant Proust.
Artistes et écrivains ne travaillent plus sous l’inspiration d’une instance transcendante. Aujourd’hui, ils créent dans le monde et avec le monde. Et s’il n’y a plus de transcendance, plus d’origine unique, il y a en revanche des recréations et de multiples renaissances. Pourtant, sous la plume de Gérard Macé, la mémoire agit comme une sorte d’instance extérieure qui se saisit de nous, à la manière du rêve dans les sociétés anciennes ou exotiques. D’où le titre de ce recueil, La mémoire aime chasser dans le noir, qui annonce une mémoire chasseresse dont nous serions les gibiers. Ou cette phrase des Trois coffrets : « Dans les jeux de l’enfance aussi, le chasseur attendait pour nous toucher le moment où nous l’avions presque oublié ».

Autre thème récurrent au fil d’innombrables variations dans l’œuvre de Gérard Macé : celui du secret. Ce « secret » de la fabrication des étoffes, redécouvert par Fortuny, et qui intéresse tant Macé, recouvre deux autres sens au moins que celui de la technique : celui de l’engendrement du fils par son père (le secret de la filiation), et celui de la création de l’œuvre par son auteur. Un « secret » par ailleurs dissimulé dans des coffres féminins : ceux dans lesquels la mère de Fortuny cachait ses trésors de tissus et « d’autres choses », « reliques de famille, débris de passé ». Ou les « coffrets vaguement interdits » de la propre mère de l’auteur, tiroirs de la table à ouvrage et boîte à couture, que celui-ci évoque dans Les trois coffrets, comme Walter Benjamin avant lui dans les souvenirs de son Enfance berlinoise.
Le secret de la filiation prend des formes multiples et toujours fragmentaires dans son œuvre, car il ne s’agit moins de résoudre l’énigme du temps et de l’origine, que de lui donner un espace d’existence et lui permettre d’agir dans l’œuvre. Il s’exprime chez lui sous forme d’une rupture dans la continuité généalogique et en termes de « faute ». Celle d’une grand’mère, qui, ayant « fauté », comme l’on disait à l’époque, donnait naissance à son père. Mais surtout, cette « faute » héritée, il l’incarne enfant sous la forme symptomatique d’un lapsus (autour de la naissance d’une sœur), une « faute » de langage qui lui survient à l’école, au moment donc où, il le note, apprenant à écrire, il commet une autre « faute » encore, celle de trahir le milieu inculte d’où il vient. Autrement dit, d’être lui aussi responsable, ou coupable, de faire rupture avec ses origines (« Les secrets de la filiation », dans Les trois coffrets).
Dans Le manteau de Fortuny, la mise en abyme des métaphores lient le temps (et les inversions de son cours que révèlent les mécanismes anachroniques du ressouvenir), la vérité que l’on ne veut pas voir, celle du désir qui se cache sous le manteau de Fortuny, ou celle de l’action souterraine de la mort que dissimule le « langage fleuri » de l’écrivain Proust, l’écriture, donc, et finalement le vêtement, qui dissimule et dévoile tour à tour. Vêtement réversible dont Gérard Macé trouve l’allégorie chez celui de Peau d’Ane, alternativement dépouille mortelle d’une bête et parure couleur de temps (et du manteau d’Albertine) d’une jeune fille, établissant une parenté entre ce monument de la littérature instituée qu’est La Recherche et le conte populaire de tradition orale, sans auteur connu.

D’une variation à l’autre au fil de l’œuvre, ce n’est finalement pas au dévoilement d’un secret que l’on assiste, bien au contraire. Tant qu’il circule, de façon fragmentaire et réinventée d’un récit à l’autre, ce secret vit et fait vivre le langage que l’auteur crée en écrivant. Il n’écrit pas « sur » le sujet qui le préoccupe, mais « autour ». Et le vide créé ou maintenu par cette itinérance, ce silence, ou cette absence, occupe une place essentielle dans l’œuvre. Car pour faire vivre un langage quel qu’il soit, texte ou image, il faut du non dit, de l’ineffable, du non représenté, y compris sous les modes narratifs et figuratifs de ces langages.
Il faut une vérité poétique, qui échappe à la représentation et qui circule entre auteurs et lecteurs, comme l’anneau d’or de Peau d’Âne.

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