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Sur le bureau de noyer fraîchement ciré, disposés dans un ordre impeccable, les outils sont prêts pour le travail : au centre, le clavier de l’ordinateur distribue les positions : à sa gauche, le paquet de feuilles blanches, format A4, qualité supérieure ; à sa droite, une pile de pages imprimées, raturées, surgriffonnées, échouées en papier brouillon dans une chemise en carton ; quatre ou cinq bics noirs et bleus voisinent avec des crayons de tailles inégales dans un pot de céramique japonaise ; dans une coupelle de cristal, un taille-crayon ; un bloc-notes ; quelques feuilles de papier blanc, juste devant l’écran. Et le stylo Mont-Blanc, lisse et doux, cossu, rassurant, en attente de la main d’écriture.

Calé dans son fauteuil, le propriétaire de la main ce matin-là hésite. Tout est en place, c’est un jour comme les autres. Après un premier café, puis un second, l’homme a rejoint son bureau à l’heure habituelle, fait l’inventaire de ses accessoires, rectifié leurs positions respectives et saisi son stylo fétiche. Mais cette fois-ci, son geste reste en suspens. Quelque chose d’imprécis le retient, comme un trouble de l’air, une pesanteur inhabituelle du silence parfait qu’il requiert pour travailler et qui, là, l’inquiète. C’est alors qu’un mouvement minuscule, très léger, furtif mais net et rapide vient altérer l’harmonie convenue et qu’il pensait immuable de l’ordre autour de lui, ébranler peut-être, s’il était possible, ce monument auquel s’adressent quotidiennement les hommages de son travail et qu’il nomme avec respect et pleine satisfaction « mon bureau ».

Conjurant machinalement le risque, l’homme réajuste sa pile de A4, très exactement. Devant la pile, la petite araignée marque un temps d’arrêt. Puis elle reprend sa course, escalade l’obstacle, trottine quelques pas, mais vacille sur la tranche du bloc et tombe la tête en avant sur le bord du clavier. C’en est trop, bien plus qu’il n’en peut supporter et d’un bond, notre homme saute sur ses pieds. Prêt à tout pour libérer le précieux instrument, le travailleur excédé envoie valdinguer la bestiole d’un revers de la main. Alors, sur le terrain ayant repris l’avantage, il peut enfin se remettre au travail. A présent fermement attablé, il se saisit de sa plume, l’approche d’une feuille blanche et lisse, douce au toucher, qui en accueille l’ombre comme la promesse de l’encre à venir et des mots qu’elle délivre. Mais une nouvelle fois, l’homme reste en attente, quelque chose le retient. Dans le silence du bureau où rien ne bouge, les mots s’absentent, rien ne vient. L’homme relâche son poignet, repousse son fauteuil. Mieux vaut passer à autre chose. Il quitte la pièce ; n’y revient pas de la journée.

Le lendemain, après un premier café, puis un second plus corsé, l’homme rejoint son bureau à l’heure habituelle. Sa nuit fut paisible, ce matin le temps est clair, la journée sera belle ; l’homme se sent à son affaire. Il vide la coupelle en cristal de quelques taillures festonnées, rapproche son fauteuil et saisit son stylo. Tout est en place, le voilà satisfait ; ce sera une bonne journée de travail. L’homme trace quelques mots, puis de premières phrases laborieuses mais rigoureusement construites et joliment tournées, quand une petite boule noire file en oblique sur sa feuille, propulsée par huit pattes grêles mais véloces, à toute allure, droit sur l’ordi. Distraitement, car il est présentement absorbé par choses sérieuses, d’une pichenette l’homme envoie valser l’intruse et poursuit son travail avec application.

Mais son œil se distrait. Dans un coin de la pièce, une petite chose noire irrésistiblement l’attire. L’araignée balayée s’est redressée sur ses huit pieds et se faufile à présent dans la rainure entre le mur et la porte, grimpe jusqu’en haut, atteint la corniche du plafond et entreprend gaiment d’en explorer les moulures. Malgré lui, l’homme guette les apparitions et les disparitions frivoles de la bestiole au hasard des volutes.

Et il s’agace. Elle l’agace. Si loin, si haut, elle se rend inaccessible, elle lui échappe, elle s’impose. Sourcils froncés, lèvres pincées, il jette le Mont-Blanc au milieu des papiers. Fini pour aujourd’hui. Il quitte la pièce, claque la porte.

Mardi matin, à l’heure habituelle, l’homme pousse la porte de son bureau, mais un souci déjà l’occupe. Sur le seuil de la pièce, il marque un temps d’arrêt. Un malaise étranger ralentit ses gestes, une inquiétude inconnue. Involontairement, il se tourne vers la porte, fouille des yeux la jointure avec le mur. Mais rien, il ne voit rien, rien ne bouge. Il se dirige lentement vers sa table et ses gestes sont gauches, hésitants. Il attend. Dix heures et quart, onze heures moins le quart, il attend. Il attend et du regard cherche l’intruse du matin, cette petite boule vive, agile, et incompréhensible. Ses yeux parcourent la pièce, filent le long de la plinthe, scrutent les plis du rideau, longent le cadre de la fenêtre, fouillent les profondeurs du tapis, mais rien, nulle part, rien ne bouge. Face à lui, les murs sont blancs, absolument blancs. Et ils l’ennuient. L’homme se reprend pourtant. Il se racle la gorge, soupire, attrape le Mont-Blanc et retient sa respiration, fixant d’un regard vide sa page blanche, qui blanche était hier et blanche aujourd’hui demeure. Aujourd’hui, encore, son éditeur attendra. Ce que l’homme ne voit pas, absorbé qu’il est dans sa méditation absurde et stérile, c’est la double paire d’yeux qui l’observent, goguenards, depuis l’étagère dans son dos. Et pensent.

« Ah mon cher, mon petit bonhomme », s’amuse l’araignée, « mais que fais-tu ? Tu me chasses ou tu me cherches ? Tu me chasses et tu me cherches, et toi, où es-tu donc finalement ? Que sais-tu de cela, que peux-tu en dire ? »

Le petit bonhomme, ça le gratte, d’un coup ça le démange, juste sous le coude, sous le petit os, là exactement ; il y passe les doigts et se frotte. C’est une narine alors qui le taquine ; il renifle. Sa nuque enfin le fait souffrir ; il y porte la main, se masse le cou et engage quelques mouvements d’assouplissement.

Et là, il la voit.

Agrippée à un montant de la bibliothèque, qui le fixe de ses quatre petits yeux ronds ; ironique, impertinente. Notre travailleur, furieux, d’un bond se lève, bien décidé cette fois à mettre un terme à ce cirque. Bousculé, son fauteuil bascule, l’homme, d’une main, cherche à retenir sa chute, mais sous la brusquerie du geste, la pile des A4 s’effondre, alors dans la tentative hardie mais malheureuse de rattraper au vol ses papiers, il se jette en avant, heurtant violemment du coude la porcelaine aux crayons qui s’éparpille sur le sol dans un éclat sonore dont les aigus fendillent l’air autour de lui. Une onde de catastrophe lui parcourt le corps. Puis les objets, à terre, s’immobilisent et le calme enfin revient. Un silence de fin du monde descend sur la pièce.

L’homme reste interdit, figé en lui-même, les lèvres entrouvertes et le regard vide, stupide. Derrière lui, le fauteuil tend ses bras, il s’y effondre avec gratitude et peu à peu reprend son souffle, retrouve ses esprits. Un calme nouveau se glisse en lui, pénètre sa nuque, coule le long de sa colonne vertébrale, s’épanouit dans ses cuisses et jusqu’aux chevilles. Accoudé des deux bras, il se renverse en arrière et savoure son souffle. Quand un mouvement très lent ressaisit son regard.

Elle est là. La petite araignée, face à lui, lentement, patiemment, dévide son fil depuis le plafond. Il la voit, recroquevillée sur elle-même, ses huit pattes repliées sous son corps tout velu, oscillant sur son axe de soie, mobile fragile qu’un très léger souffle d’air, doucement, balance, point noir de velours suspendu sur son texte inachevé. Le voit-elle ? Il ne sait pas. Elle ne paraît pas le regarder. Mais son oeil multiple lui offre le monde en mille éclats dorés, et de toutes ses facettes, cet oeil-là rigole.

« Sacrée bestiole, mais tu me nargues ! »

Il se recule dans son fauteuil, il n’en revient pas.

« Mais c’est qu’elle rigole, celle-ci, elle rigole ! »

Et cet homme-là s’interloque. Alors d’un seul coup, sa colère s’interrompt. Sa respiration s’apaise, son visage se détend et un sourire finalement se dessine sur ses lèvres. Il repousse le clavier, rencapuchonne le Mont-Blanc, et à son tour le voilà qui se balance sur son siège, lentement, au rythme de la bête. Un rayon de soleil filtre par les persiennes, se prend dans le fil tendu et l’enchante, et son ombre sur le mur, légère, traduit le souffle d’un vent très doux monté du fond du jardin.

Face à lui, sur le mur blanc, l’ombre du fil ondule, et l’homme rêve. Il pense au vieux Matisse qu’une ombre sur la toile, un jour de doute, conduisit à la splendeur des couleurs. Il pense au peintre, immobile devant l’immense toile blanche qu’il ne sait aborder. Jusqu’à ce qu’un câble flottant dans l’atelier y dépose sa légère trace grise. Matisse saisit son pinceau et s’approcha. Et recouvrant l’ombre d’un trait de couleur, et la suivant, il pénétra sa toile.

« Et moi ? »

« Et lui ? »  L’homme se demande.

Comment entrer dans son texte ? C’est qu’il ne sait plus très bien qui du texte ou de lui se tient devant l’autre. Machinalement, il cherche des yeux sa visiteuse. Mais la bestiole n’entend pas lui répondre, cette fois, elle a lâché son fil et s’est laissée choir. Elle a disparu.

L’homme se redresse lentement. Il jette au panier les feuilles laborieusement remplies d’il ne saurait dire quoi. A l’écoute enfin de ce qui vient, il approche machinalement son clavier, ouvre une nouvelle fenêtre et sans attendre, comme malgré lui, effleure les touches. De premiers signes déposent leurs empreintes dans les réseaux, des mots s’assemblent, des lignes succèdent aux lignes du bas en haut de l’écran. L’homme écrit, longtemps, sans s’interrompre, l’encre virtuelle occupe l’écran, généreuse, inventive. Il écrit. Il ne voit pas les ombres longues marbrer les meubles et les murs. Il ne sent pas la douceur du soir qui apaise la pièce. Du côté de l’étang, les bulles sonores des reinettes entament leur contrepoint. Il n’entend pas.

Il écrit.

Derrière lui, par la fenêtre entre-ouverte, une petite araignée se faufile au jardin.

Odile Vincent

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