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Leïla Slimani est née à Rabat en 1981, arrive à Paris en 1999, entre à Sciences Po, fréquente le Cours Florent, est journaliste à Jeune Afrique. Elle publie des articles dans Le Un, réunis par les Editions de l’Aube dans un petit livre: Le Diable est dans les détails.
Parce qu’elle est un immense espace de liberté où l’on peut tout dire, où l’on peut côtoyer le mal et raconter l’horreur, s’affranchir des codes de la morale et de la bienséance, la littérature est plus que jamais nécessaire. p 22
La littérature est l’essentiel ou n’est rien. dit Bataille, mais c’est parce qu’elle peut tout dire que la littérature est un art difficile. Leïla déclare :
Je n’ai qu’une chose à dire aux barbares, aux terroristes, aux intégristes de tout poil :  « Je vous hais. » ( 18 novembre 2015 ) et simultanément : Je suis musulmane….. A Paris, j’ai appris la passion de vivre…
Lecture de l’article Un Ailleurs extrait de Le Diable est dans les détails p 51 pour sa poésie, son imagination, son retour à l’enfance marocaine…

LE JARDIN de l’OGRE, roman. Gallimard 2014.

Présence envoûtante du personnage principal, Adèle, que l’on suit a travers tous ses déboires…. Plus le ton devient âpre et désespéré, plus on a simplement envie de la prendre dans ses bras pour la consoler.
Lecture des premières lignes: Une semaine qu’elle tient. Une semaine qu’elle n’a pas cédé. Adèle a été sage…
p 220 Elle veut plus que tout retrouver les collines, retrouver la maison aux colombages noirs.
p 228 L’amour, ça n’est que de la patience, une patience dévote, forcenée, tyrannique.

CHANSON DOUCE, roman. Gallimard 2016 (Prix Goncourt)

Ce n’est pas un fait divers atroce à consonance sociale (patrons-employeurs, nouvelle lutte des classes ) mais, plus qu’un fait divers, c’est une tragédie qui nous renvoie à Médée.
Médée répudiée par son mari, tue ses enfants (qu’elle aime) pour le punir, lui, Jason, de l’avoir rejetée :
– Pourquoi les as-tu tuées? Pour faire ton malheur !
C’est un acte de désespoir devant sa vie réduite à néant, vengeance suprême et suicidaire. Histoire un peu différente chez Euripide ( IV-ème siècle av J.C ), Sénèque ( I-er siècle après J.C ), Corneille ( 1635 ). Autre version chez Jean Genêt qui s’inspire du crime des sœurs Papin. Puis chez Chabrol, dans son film La cérémonie, plus proche de Chanson douce. En effet, de même que dans La cérémonie le crime a lieu après que la jeune-fille ait découvert l’analphabétisme de la servante qui s’en trouve doublement humiliée, celui de Louise dans « Chanson Douce » arrive après que Myriam ait pareillement découvert l’ampleur des dettes de Louise et ait proposé de l’aider.

Ecriture du livre

Sa qualité: Vive, précise , incisive
Lire:  les premières lignes : Le bébé est mort… et, page suivante : En entrant dans la chambre… p 34 : Ma Nounou est une fée… p 71 : Sifnos… p161: Dans le frigidaire de Myriam, Il y a des boîtes… suspens incroyable !
Parfois aussi on trouve des accents durassiens. p.64: Emma, qui s’est assise à côté de Louise, lui parle de ses enfants. De ça Louise peut parler… p166 : La façon étrange qu’elle avait de l’embrasser…
Des phrases fortes et inspirées. p 59: Louise s’agite en coulisses, discrète et puissante. C’est elle qui tient les fils transparents sans lesquels la magie ne peut advenir. Elle est Vishnou, divinité nourricière, jalouse et protectrice…
Des phrases révélatrices sur l’insignifiance de Louise : On la regarde et on ne la voit pas. p102, sur la solitude : La solitude agissait comme une drogue…La ville à cette époque, était peuplée de fous. Et nous voilà aux portes de la folie !

Construction du roman

Jeu : mettre un titre à chaque chapitre qui devient alors la petite pièce indépendante mais parfaitement ciselée d’un puzzle qui, une fois assemblé donnera le drame. Comme l’écriture précise et colorée, la construction du roman a quelque chose de très
cinématographique et il ne serait pas étonnant que ces livres bientôt deviennent des films.
Habileté à tout dire du crime dans le premier chapitre. On ne lit plus le livre comme un roman policier pour savoir ce qui va arriver, on le sait, mais pour comprendre ce qui s’est passé . Notre curiosité est montée d’un cran : on est passé du narratif au psychologique, on ne cherche plus ce qui va se passer mais pourquoi les évènements  ont pris cette tournure.
Le deuxième chapitre en effet contient, dans le portrait de la mère « enfermée » avec son petit enfant, tout le germe de la folie qui entraînera Louise au meurtre (cf Bergman : L’œuf du Serpent). p19 : Myriam s’est assombrie… Elle avait envie de hurler comme une folle dans la rue… elle avait honte… p21 La folie Monoprix… Elle riait toute seule dans la rue avec l’impression de se jouer du monde entier… p22 en parlant de sa fille, Mila, elle aurait tout donné pour la faire taire… Bonheur carcéral, la vie pathétique de Myriam ne ressemble plus à rien (p 23) mais à cette folie Myriam peut échapper par le biais de Louise qui, elle, n’y échappera pas.
LOUISE p29, Son visage est comme une mer paisible dont personne ne pourrait soupçonner les abysses… D’abord, elle n’a même pas de nom. On dit Myriam, Mila, Adam, Paul, Sylvie bientôt. On dit la nounou comme chez Shakespeare ( Romeo et Juliette ) ou Molière ( Les femmes savantes ) où leur rôle est beaucoup plus clair et indispensable car la mère est totalement absente. Ici, mère et nounou sont en compétition !
Ensuite, elle est invisible, neutre transparente. Si on cherche, si on fait très attention on lui trouve des ballerines, un col claudine qui agace, des cheveux blond-gris, ternes, et puis elle met beaucoup de maquillage qui la dissimule encore plus. Elle est démasquée par Sylvie, la grand-mère paternelle: Vous ne croyez pas que vous en faites un peu trop?( pp 123-124 ) Cette nounou de pacotille, cet ersatz de mère sur qui Myriam se reposait par complaisance, par lâcheté… ( p 132 ) Mais Sylvie est la « belle-mère » et on ne tient pas compte de sa mise en garde. Il faudra un signe
fort pour ébranler la construction. Ce signe arrive ( pp 161-164 ), c’est la carcasse qui se présente comme un maléfice, un envoûtement , une déclaration de guerre. Myriam ouvre le frigidaire si bien rangé qui contenait plein de petites boîtes…et trouve une carcasse luisante….elle fixe le squelette marron…une charogne. Louise l’a posée là comme une vengeance, comme un totem maléfique… Elle [Myriam] se dit qu’elle est folle ( p 172 ).
A partir de moment, Paul et Myriam vont chercher à se débarrasser de Louise mais sans trouver comment, elle reviendrait pour se venger comme un amant bafoué ( p 177 ). Elle semble maintenant impossible à déloger… Et pourtant la folie de Louise devient de plus en plus envahissante. Malgré la possibilité d’une île, Sifnos, où Louise prétend qu’elle resterait, vite oubliée. Malgré une relation amicale, Wafa,
puis sentimentale, Hervé, le type dont personne ne veut, le genre d’homme qu’elle mérite.
C’est auprès de lui que va germer cette nouvelle folie, l’obsession qu’un troisième bébé chez Myriam la rendrait indispensable. Cependant s’accumulent les difficultés avec sa propre fille Stéphanie sur laquelle elle va taper avec une violence rare qui préfigure le crime. p182 : elle s’est mise à la rouer de coups…Toute sa force de colosse s’est déployée…
Parallèlement elle est prise au piège de ses dettes : loyers impayés, … ( pp 150-153 ) au point que même cet appartement immonde, elle sera obligée de le quitter….qu’elle chiera dans la rue.
Le comble de l’humiliation arrive quand Myriam lui propose son aide. p176 : Elle avait
l’impression que sa curiosité était autant de coups infligés au corps fragile de Louise.
Alors la solitude envahit tout ( p 210 ) où s’inscrit la folie. pp 212 et suivantes : la télévision reste allumée toute la journée, on ne sort plus, les cris des petits l’irritent… il lui prend parfois l ’envie de serrer les doigts… Elle ne sait plus aimer.
Trois mois plus tard, c’est la reconstitution du drame. Entre temps, comme pour reprendre pied dans l’état des lieux, par deux fois au cours du récit, il y
aura eu un retour en arrière. Le premier p 82 pour Mme Grinberg, la voisine qui témoigne et raconte le dernier jour, le cri ! Le second pour le fils des Rouvier, Hector, qui avait eu Louise comme nounou et se souvient de cet amour menaçant;  p 170: il se sent comme un rescapé.
Le drame est consommé. Il n’y a plus rien à ajouter.

Françoise Autin

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