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Communication de Francis Julien Pont au café littéraire du Printemps des Poètes à Taulignan le 05 mars 2017

Introduction

« … Au vrai, toute création de l’esprit est d’abord poétique au sens propre du mot ; et dans l’équivalence des formes sensibles et spirituelles, une même fonction s’exerce, initialement, pour l’entreprise du savant et pour celle du poète … Et de cette nuit originelle où tâtonnent deux aveugles-nés … qui donc plus tôt remonte, et plus chargé de brève phosphorescence ? … La réponse n’importe. Le mystère est commun …».
Cet extrait du discours de Stockholm, prononcé par Saint John Perse lorsqu’il reçut le Prix Nobel de Littérature en 1960, témoigne de son engagement, tout au long de sa vie, pour la reconnaissance de la poésie au même niveau que celui de la science, parvenant toutes deux à des découvertes humaines souvent proches et parfois essentielles.
Il est difficile de résumer en quelques lignes, et surtout de faire partager, un peu de la beauté des poèmes d’Alexis Saint Leger Leger devenu Saint-John Perse, homme dont la vie, tout autant que l’œuvre littéraire, ont été exceptionnelles … Exceptionnelles par sa carrière internationale de diplomate qui lui a fait côtoyer les plus grands et les plus puissants du monde de la première moitié du XX-ème siècle et se confronter directement avec l’Histoire mouvementée, française et internationale, de toute cette période. Exceptionnelles par sa vaste culture et la fréquentation des savants, érudits, et surtout de tous les artistes majeurs de l’époque qui l’auront tour à tour reconnu, honoré, fêté et parfois traduit. Exceptionnelles enfin par l’incomparable œuvre poétique qu’il a composée tout au long de sa vie … depuis son premier «exil » lorsqu’il quittera tout jeune le petit univers privilégié de sa Guadeloupe natale jusqu’à son très long exil de 17 ans en Amérique, exils qui ont fortement marqué et influencé le sens profond de sa poésie.

La poésie de Saint-John Perse

Comment qualifier alors cette poésie de Saint-John Perse, aux vers à la fois somptueux , puissants et uniques qui l’auront conduit jusqu’à la consécration du Prix Nobel de Littérature en 1960 ?
Au-delà de son immense souffle poétique, à l’égal probablement de celui d’un Claudel mais en plus mystérieux, en plus « nerveux » peut-être, l’écriture de Saint John Perse se reconnait à la fois dans le sillage du courant du Surréalisme de l’époque tentant de renouveler l’Ethique et l’Esthétique du monde moderne, mais souvent aussi en marge et au-delà de ce courant poétique. André Breton avait d’ailleurs qualifié lui-même la poésie persienne de «  Surréalisme à distance » …
Dès les poèmes de jeunesse d’ « Eloges » et « La gloire des Rois » et, finalement, tout au long des recueils suivants : « Anabase », « Exil », « Vents », « Amers », le style unique de la poésie de Saint-John Perse aura ainsi créé la synthèse entre la modernité d’un Rimbaud ou d’un Mallarmé, la veine surréaliste d’un Breton, d’un Crevel ou d’un Supervielle et, paradoxalement, les sources les plus classiques, les plus anciennes pour ne pas dire presque archaïques de la parole poétique … et pourtant d’une intense beauté.

« Eloges » et « La Gloire des Rois »

Il s’agit là de la première partie de l’œuvre littéraire de Saint John Perse, celle encore signée d’Alexis Saint-Leger Leger, celle de sa jeunesse, souvenir d’une vie heureuse d’enfant au sein de sa famille qui exploitait de riches plantations en Guadeloupe depuis plusieurs générations, et que l’on pourrait définir, en quelque sorte, par « une enfance seigneuriale » bercée, baignée par un climat tropical aux formes rondes et humides, autour des déclinaisons d’un cérémonial quasi dynastique, lié à un imaginaire où lui semblait régner alors l’ordre idéal de l’univers …
Ces poèmes sont essentiels. Joëlle a lu : « Ecrit sur la porte », « Pour fêter une enfance », « Eloges », « Images à Crusoé », suivis de « La gloire des Rois » : « Récitation à l’éloge d’une Reine », « Amitié du Prince », « Histoire du Régent », « Chanson du Présomptif », « Berceuse » car ils constituent bien le creuset, la matrice de tout le reste de l’écriture persienne à venir, ils contiennent déjà toute l’alchimie poétique, toute la beauté des vers qui préfigurent les recueils de l’ensemble de ses œuvres de maturité. Ils annoncent déjà un des choix, un des thèmes essentiels de Saint-John Perse : celui de la conquête par l’errance ( « La gloire des Rois » ) où celui qui voyait le monde s’ordonner autour de lui, qui le maîtrisait par sa force tranquille et tenait à sa propriété, va devenir, du moins en esprit, un errant familier de tous les exils, conscient de la vanité de posséder et ne souhaitant finalement plus qu’être au milieu des choses du monde et de ses éléments naturels mais en recherchant toujours la faculté de vivre à travers la poésie, sans nostalgie excessive ni mortifère …
Ces poèmes préfigurent déjà ceux qui seront signés ensuite du nom de Saint-John Perse, comme «  une seule et longue phrase, sans césure … qui parcourt le réel humain … », je dirais une espèce « d’histoire de l’âme » qui semble dessiner, sans aucune rupture au gré de leurs vers, un recours suprême aux éléments du monde : neiges, pluies, souffles océaniques gigantesques, grands vents, mobilisés pour atteindre, je pense, le «  renouement » de l’Homme vers son élan vital.
Puissance des images alliée à la richesse du rythme et à la beauté des mots … Une parole poétique enfin, un peu comme une mélodie ou, oserais-je dire, une espèce de « rhapsodie », accordée à la fois à l’intériorité en même temps qu’à un élan fondamental vers le monde …

Francis Julien Pont
15 mars 2017

NDLR. Nom de naissance de Saint-John Perse : Marie-René Auguste Alexis Leger réduit en diplomatie à Alexis Leger. Noms de plume : Saint Leger Leger en trois mots ou Saintleger Leger en deux, ou St L. Leger.

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