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Communication de Pierre-François Plouin au café littéraire du Printemps des Poètes à Taulignan le 05 mars 2017

Introduction

De nos jours, Saint-John Perse est plus célébré que lu. Une admiration qui confinait à la bigoterie (le Nouvel Obs titrait à sa mort « L’éclipse du soleil ») a cédé la place aux travaux académiques sur la langue, l’image, la métrique ou l’inspiration. Mais aussi à la critique mesquine du monument que Perse s’est élevé dans la Pléiade (un article anonyme du Point titrait en 2015 : « Pléiadisé vivant, le chef-d’œuvre mythomane de SJP »). Or il faut lire Perse, et particulièrement Anabase.
Anabase est publiée en 1924, l’année du manifeste du surréalisme. André Breton voyait en Perse un « surréaliste à distance » mais les deux hommes ne se sont pas rencontrés. Alexis Leger, diplomate aguerri, se tenait à l’écart de toute école, et surtout d’une influence aussi invasive que celle de Breton. Je présume que Breton appréciait la provocation adolescente d’Éloges : « Un chien vivant au bout d’un croc est le meilleur appât pour le requin » « La tête de poisson ricane entre les pis du chat crevé qui gonfle, vert ou mauve ? » « Ceux qui sont vieux […] boivent des punchs couleur de pus » ; ou encore ses non-sens sonores à la Lewis Carroll : « Les gomphrènes, les ramies, l’acalyphe à fleurs vertes et ces piléas cespiteuses qui sont la barbe des vieux murs s’affolent sur les toits » (p 36, 45, 48 et 49, la pagination est celle de la Pléiade).

Perspective

Anabase est le premier poème qu’Alexis Leger signe Saint-John Perse. Le titre sonore est emprunté à deux Anabases antérieures, deux épopées dont le lieu est la Perse, l’Anabase de Xénophon (l’expédition des Dix Mille) et celle d’Arrien (l’épopée d’Alexandre). Le poète affirme que cette proximité – Anabases, Perse – est un hasard (p 1108) ; peu importe. Il écrit entre deux longs silences. Il s’était tu pour gagner son pain après Eloges en 1911. Il se retire de la littérature après Anabase pour se consacrer au Quai d’Orsay, et ne revient à l’écriture qu’en 1940, après sa déchéance de la nationalité Française par Vichy et son exil aux Etats-Unis.

Le texte

L’œuvre est belle, nette et donne du sens. La beauté d’Anabase ne se commente pas, elle s’éprouve à la lecture. Sa netteté vient de l’éviction du sentimental, du pittoresque, du contingent. Elle expose à l’effort. Le lecteur de Perse doit s’investir dans sa lecture, comme celui des poètes officiels du 20ème siècle : Valéry écrit que la poésie est « la capture et la réduction des choses difficiles à dire » (Variétés p 1500) ; Char annonce que « Certains jours il ne faut pas craindre de nommer les choses impossibles à décrire » (p 632). Perse, paraphrasant Héraclite, écrit dans Amers : « Ils m’ont appelé l’Obscur et j’habitais l’éclat » (p 283). Il s’en explique au banquet Nobel : « La poésie n’est pas souvent à l’honneur. L’obscurité qu’on lui reproche ne tient pas à sa nature propre, qui est d’éclairer, mais à la nuit même qu’elle explore, et qu’elle se doit d’explorer : celle de l’âme elle-même et du mystère où baigne l’être humain » (p 443). Beauté, netteté et don du sens. Anabase, dit Perse, « a pour objet le poème de la solitude dans l’action » (p 1108). J’y trouve deux thèmes profonds, l’enthousiasme et le désir.

Enthousiasme

Le titre même d’Anabase évoque la montée de l’esprit, le retour aux sources, la chevauchée victorieuse. Anabase est un enthousiasme, au sens originel de transport divin. C’est une utopie, une uchronie, d’où Perse a effacé toute référence mythologique, historique ou géographique pour lui donner une valeur universelle, hors du temps et du lieu. On peut deviner un récit, une progression dans le poème, mais c’est un récit sans fin, fait d’impulsions, de pauses, de retours, de nouveaux départs, la spirale d’un souffle originel, d’un tohu-bohu. Flux matériel, flux spirituel, flux du temps, on sait par Héraclite que ces flux sont synonymes et irréversibles : on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve. Dans Exil, Perse fait de ce flux enthousiaste son art poétique : « Ha ! comme un gonflement de lèvres sur la naissance des grands Livres, Cette grande chose sourde par le monde et qui s’accroît soudain comme une ébriété. Cette chose errante par le monde, cette haute transe par le monde, et sur toutes grèves de ce monde, du même souffle proférée, la même vague proférant Une seule et longue phrase sans césure à jamais inintelligible… » (p 126). Les cris répétés de Solitude ! des chants IV et V d’Anabase sont encore des cris d’enthousiasme. Cent ans plus tôt, on aurait crié Liberté ! Pour ce sentiment glorieux d’indépendance, mais en 1924 le romantisme est mort depuis longtemps et la liberté dévaluée. « Solitude ! Je n’ai dit à personne d’attendre… je m’en irai par là quand je voudrai… Et l’Etranger tout habillé de ses pensées nouvelles se fait encore des partisans dans les voies du silence : son œil est plein d’une salive, il n’y a plus en lui substance d’homme. Et la terre en ses graines ailées, comme un poète en ses propos, voyage… » (p 101). Cet enthousiasme est vital, nécessaire, et même péremptoire. Le poète condamne violemment l’abandon, la délectation morose, l’acédie : « L’odeur puissante m’environne. Et le doute s’élève sur la réalité des choses. Mais si un homme tient pour agréable sa tristesse, qu’on le produise dans le jour ! et mon avis est qu’on le tue, sinon il y aura une sédition » (p 96) « Ceux-là qui en naissant n’ont pas flairé de telle braise, qu’ont-ils à faire parmi nous ? et se peut-il qu’ils aient commerce de vivants ? » (p 102).

Désir

Le désir est partout dans Anabase, dès le premier chant : « J’aviverai du sel les bouches mortes du désir ! Qui n’a, louant la soif, bu l’eau des sables dans un casque, Je lui fais peu de crédit au commerce de l’âme » (p 94). Ce désir est violent : « La terre vaste à mon désir, et qui en posera les limites ce soir ?… La violence au cœur du sage et qui en posera les limites ce soir ? » (p 96). Shlomo Elbaz affirme que le désert est le lieu du désir (les Hébreux au désert, la tentation du Christ). S’il y a un désert dans Anabase, il a aussi les mers et les fleuves, et les migrations, les villes et les foules, et dans ces foules, les hommes qui s’individualisent dans la joie des sens : « Ha ! toutes sortes d’hommes dans leurs voies et façons […] Celui qui tire son plaisir du timbre de sa voix, celui qui trouve son emploi dans la contemplation d’une pierre verte ; qui fait brûler pour son plaisir un feu d’écorce sur son toit ; qui se fait sur la terre un lit de feuilles odorantes, qui s’y couche et repose ; […] celui qui mange des beignets, des vers de palme, des framboises ; […] ou bien encore celui qui mâche d’une gomme fossile, qui porte une conque à son oreille, et celui qui épie le parfum de génie aux cassures fraîches de la pierre ; celui qui pense au corps de femme, homme libidineux » (p 112). L’érotisme est présent dans tout l’œuvre de Perse. Dans Anabase : « Sous quelles mains pressant la vigne de nos flancs, nos corps s’emplissent d’une salive, Et dans nos corps de femmes, il y a comme un ferment de raisin noir » ; il peut être dalinien : « ah ! que l’acide corps de femme sait tacher une robe à l’endroit de l’aisselle ! ah ! que la langue du lézard sait cueillir les fourmis à l’endroit de l’aisselle ! ». Il est réaliste dans Neiges (p 201) : « Et c’est ruée encore de filles neuves à l’An neuf, portant, sous le nylon, l’amande fraîche de leur sexe ». Il est métaphore d’Héraclite dans Amers : « O femme prise dans son cours, et qui s’écoule entre mes bras comme la nuit des sources, qui donc en moi descend le fleuve de ta faiblesse ? M’es-tu le fleuve, m’es-tu la mer ? ou bien le fleuve dans la mer ? M’es-tu la mer elle-même voyageuse, où nul, le même, se mêlant, ne s’est jamais deux fois mêlé ? ». Anabase s’achève ainsi : « Et ce n’est point qu’un homme ne soit triste, mais se levant avant le jour et se tenant avec prudence dans le commerce d’un vieil arbre, appuyé du menton à la dernière étoile, il voit au fond du ciel à jeun de grandes choses pures qui tournent au plaisir. […] Et paix à ceux, s’ils vont mourir, qui n’ont point vu ce jour » (p 117).

Le rôle du lecteur

Tout cela est interprétation. Comme un acteur interprète une pièce, ou un pianiste une sonate, le lecteur d’un poète difficile s’engage et interprète : « J’écris la moitié d’un poème et le lecteur écrit l’autre » disait Valéry (Cahiers). Dans notre siècle tenté par un retrait hostile, il faut lire celui qui écrit « Ouvre ta paume, bonheur d’être… » (Amers p 141) : il nous donne une formidable confiance dans le réel et dans la présence des autres vivants.

Pierre-François Plouin
( à l’extrême droite sur la photo )

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