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De l’inspirateur, Werner Heisenberg ( La partie et le tout ) à l’inspiré, Jérôme Ferrari ( Le principe ).

Werner Heisenberg : La partie et le tout (1969)

C’est le livre d’une renaissance, de l’âge d’or, puis du doute et de l’apologie. 

Il commence en 1918 par la destruction du carcan protecteur de la famille et de l’école : Werner adolescent devient garçon de ferme. C’est le chaos social avec la guerre civile qui suit la défaite. Dans le monde des idées, c’est la destruction de l’ordre platonicien, et plus précisément l’abandon de la théorie atomique du Timée, un livre qui ouvre et ferme La partie et le tout. Mais l’impeccable machine de l’université allemande ressuscite bientôt et le jeune homme fait à 19 ans la connaissance de Sommerfeld. Il se trouve aussitôt adopté, et transporté d’enthousiasme par les mutations de la physique théorique : ce lent processus […] au cours duquel, peu à peu, le contenu de la discipline en arrive tout d’un coup, et parfois de façon tout à fait inattendue, à produire plus de possibilités et des valeurs nouvelles. Les individualités les plus douées sont attirées de façon quasiment magique par ce processus créateur, par les forces de croissance qui s’y manifestent ; et c’est ainsi que, au cours de quelques décennies, dans un espace géographique limité, sont créées les plus importantes œuvres d’art ou sont mises en œuvre les découvertes scientifiques les plus fondamentales (p 51). 

Avant d’avoir 25 ans, Heisenberg établit une profonde intimité intellectuelle avec Niels Bohr, Paul Dirac, Wolfgang Pauli (prix Nobel 1922, 1933, 1945) et fait la connaissance de son grand ainé Albert Einstein (prix 1921). Il discute pied à pied avec lui du principe de causalité, qu’Einstein répugne à abandonner, principe défunt pour Heisenberg qui soutient et construit son principe d’indétermination. A 26 ans, il est invité au congrès Solvay de 1927, dédié à la mécanique quantique, où 17 des 29 invités sont lauréats d’un prix Nobel. Il fait de longs séjours dans les grandes écoles de physique d’Allemagne, de Suède et du Danemark. Les cinq années qui suivirent le congrès Solvay de Bruxelles sont apparues plus tard, aux hommes jeunes qui ont participé au développement de la physique atomique, comme marquées d’une splendeur telle que nous avons souvent parlé de ces années comme de « l’âge d’or de la physique atomique » (p 165). Son orgueil est celui du monde des physiciens, pas celui d’un individu : tout cela est raconté avec une simplicité familière, et Heisenberg ne fait aucune mention de son propre prix (1932).

Mais la rouille apparaît vite. Dès 1922, Heisenberg est surpris par un tract qui met garde les auditeurs d’Einstein contre la théorie de la relativité dont l’intérêt a été grossièrement surestimé grâce à la publicité faite autour d’elle par les journaux juifs, étranger à la pensée allemande (p 86). Mais il n’y voit que l’immixtion dans la science d’une tendance politique. Il ne parle pas de persécution raciale, et nulle part de la Shoah (un anachronisme en 1922, mais le livre est écrit en 1969). Une deuxième crise morale pourrait survenir en 1933 dans une discussion avec « un jeune étudiant national-socialiste qui assistait à mes cours ». Ce dernier comprend que « Hitler vous soit antipathique, parce qu’il vous paraît trop primitif. Mais puisqu’il s’adresse aux gens simples, il doit aussi utiliser leur langage » (p 251). Ce tentateur rappelle à Heisenberg qu’il a créé une rupture épistémologique, et qu’il doit admettre en parallèle une rupture politique. Notre auteur ne le suit pas, mais il cherche la conciliation en jouant au jeune homme le dernier mouvement du concert pour piano de Schumann. C’est l’heure de choisir de rester, ou d’émigrer comme beaucoup d’autres physiciens. Heisenberg demande conseil à Planck qui lui raconte « tout de suite une conversation que j’ai eue avec Hitler il y a quelques jours » (p 259), plaide l’énorme tort qu’il causerait à l’Université, et le dissuade de démissionner. Alors Heisenberg esquive le débat : j’enviais presque ceux de mes amis qui avaient été brutalement renvoyés de leur poste, et par conséquent savaient qu’ils devaient quitter le pays (p 263). 

La suite est prévisible et connue. En août 1939, Heisenberg est mobilisé à l’Office des armements à Berlin : Là, j’appris que j’aurais à travailler, en collaboration avec un certain nombre d’autres physiciens, à l’étude des applications techniques de l’énergie atomique (p 294). Il participe à un Club de l’uranium, parfaitement conscient de la course à la bombe, se rassurant par la pensée que l’Allemagne n’aurait pas le temps de rassembler assez d’uranium enrichi avant la fin la guerre.  Puis c’est la défaite, l’internement à Farm-Hill, les discussions sur la responsabilité du chercheur, la bombe d’Hiroshima, des épisodes parfaitement reconstitués par Ferrari dans Le principe (2015).

Le livre n’a rien de technique : il s’ouvre et se ferme sur la nostalgie de Platon ; Heisenberg ne parle guère du principe d’indétermination. Après le paradoxe qu’Einstein lui assène p 141 « seule la théorie décide de ce que l’on peut observer », l’auteur est tout entier traversé par un doute sur l’ordre du monde après la destruction des religions, des principes de causalité et de simultanéité, et après le renoncement à l’observation objective ou à la prédiction formelle. L’éthique en est absente.

Jérôme Ferrari : Le principe (2015)

Le principe d’incertitude d’Heisenberg est traité ici sur le plan moral. Heisenberg et d’autres physiciens de l’entre-deux guerres, futurs prix Nobel, sont conscients de préparer une révolution du savoir. Dans leur « nouvelle Athènes », il ne demeure aucun vestige du monde que le langage des hommes peut décrire, aucun lointain reflet, mais seulement la forme pâle des mathématiques, silencieuse et redoutable, la pureté des symétries, la splendeur abstraite de la matrice éternelle, toute cette inconcevable beauté qui attendait depuis toujours de se dévoiler à nos yeux. Le propos du roman est que la beauté et la pureté platoniciennes de la science sont une illusion, de même que le désintéressement des scientifiques. Il y a le péché véniel des disputes et des compétitions. Il y a surtout l’illusion que la science est neutre. La guerre fait bientôt apparaître les liens entre compétition scientifique et course aux armes, entre connaissance de la matière et conception d’une bombe à fission. Dans l’immédiat après-guerre, l’élite des physiciens allemands, de ceux qui ont refusé l’émigration, est « invitée » en Angleterre à Farm Hill. Etroitement espionnés, ils se livrent, essayant de se convaincre mutuellement de l’immunité de la science et de la pureté de leurs intentions. Ils sont libérés sans commentaire après Hiroshima. La bombe leur cause du désespoir, parce qu’elle tue à une échelle inconnue, et aussi parce que d’autres l’ont faite. Ils reprennent leur enseignement. Ferrari cite une conférence invitée par l’académie bavaroise des beaux-arts où Heisenberg traite de « L’image de la nature dans la physique contemporaine » tandis que, assis quelques rangs devant vous, Martin Heidegger sourit d’un air satisfait. 

Ferrari admire Heisenberg et le vouvoie avec respect, comprend et partage ses illusions, s’accuse de trahison dans un des rares passages où il est question de lui-même : à propos de son emploi au sultanat d’Oman (selon Wikipédia, l’auteur travaille au lycée français d’Abou Dhabi), il fait écrire au narrateur De toutes les idées, j’ai appris à faire des arguments de vente. C’est seulement ainsi que les études de lettres et de philosophie justifient encore leur existence dans ce monde, en produisant des hommes comme moi qui ont enfin compris comment rendre leur « créativité » efficace. Une écriture splendide (voir le premier paragraphe) au service d’une réflexion sur la responsabilité et la culpabilité. Le texte est entièrement écrit au présent, sur le mode de l’introspection inquiète. Il ne contient aucun dialogue en dehors de figures de prosopopée.

Pierre-François Plouin

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