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Café littéraire de Dieulefit, 24 mai 2016

Après un bref rappel de l’ère Meiji et de la biographie de Sōseki, le roman Oreiller d’herbe est introduit par les nouvelles anglaises des Petits contes de printemps.

L’ère Meiji

Jusqu’en 1868, le Japon a vécu quasiment isolé du reste du monde. Le seul point de contact avec l’extérieur était le port de Nagasaki à l’ouest de Kyushu. Depuis le début du XVII-ème siècle, les shoguns de la famille Tokugawa gouvernaient le Japon depuis leur château d’Edo tandis que l’empereur demeurait à Kyoto. Ce régime extrêmement hiérarchisé fut secoué de l’extérieur par l’impérialisme occidental et de l’intérieur par une coalition de l’empereur avec de puissants daimyos qui se conclut par la bataille de Boshin en 1867 et la démission du 15-ème shogun, Tokugawa Yoshinobu, en 1868. La restauration Meiji porte le nom de l’empereur qui quitta alors Kyoto pour s’établir à Edo dont il changea le nom en Tokyo, la capitale de l’est. Cette nouvelle ère créa une véritable explosion sociale dans la vie des Japonais qui goûtaient maintenant aux charmes de la civilisation occidentale qui, elle-même, s’emballa dans le japonisme. Toutefois, ce mélange des civilisations ne fut pas seulement culturel. Le Japon fut infesté par le virus de l’expansionnisme et partit batailler victorieusement contre la Chine en 1895 et contre la Russie en 1904-1905 pour exercer son contrôle sur la Mandchourie et sur la Corée.  Oreiller d’herbe paraît en 1906.

Natsume Sōseki

Natsume Kinnosuke (Sōseki était son nom de plume) naquit en 1867 le dernier d’une famille nombreuse qui périclita à l’avènement de l’ère Meiji et il fut confié à l’âge d’un an à un couple sans enfants. Ce couple divorça neuf ans plus tard et Natsume fut rendu à ses parents qu’il considérait en fait comme ses grands-parents. Malgré ces turbulences, Natsume reçut une solide éducation et une culture classique fondée sur les grands auteurs chinois et japonais. Toutefois, envisageant une carrière universitaire, il choisit de suivre les cours de littérature anglaise à l’Université de Tokyo. Il enseigna ensuite à Matsuyama dans l’île de Shikoku où il se maria puis à Kumamoto dans l’île voisine de Kyushu. En 1900, le gouvernement lui octroya une bourse de deux ans pour parfaire ses études en Angleterre. Il partit à contre cœur, laissant sa femme et sa fille. Il vécut à Londres en dehors du contexte universitaire s’initiant par lui-même à la culture anglaise. Il rentra au Japon pour prendre un poste au Premier Collège National de Tokyo et à l’Université où il succéda à Lafcadio Hearn. Il publie ses premiers romans : Je suis un chat, Botchan, Oreiller d’herbe. A la fin de son contrat de quatre ans, fort de ses premiers succès littéraires, il accepte l’offre du quotidien Asahi : un salaire mensuel en échange de la publication de ses romans en feuilleton dans le journal. Il a alors toute liberté de se consacrer à l’écriture et produira un roman an par jusqu’à sa mort en 1916.

Petits contes de printemps

Ces nouvelles, bien qu’écrites en 1909, offrent à la fois une introduction à Oreiller d’herbe et un témoignage sur les années anglaises de Sōseki. La pension est une sorte de rébus qui donne à déchiffrer les relations entre la tenancière de la pension et les différents membres d’une famille très recomposée. Dans L’odeur du passé, deux Japonais réunis par hasard dans une petite maison de la ville haute de Londres sont présentés l’un à l’autre par une demoiselle vêtue de noir. Impressions : « Dans cette ville insolite où les maisons ont toutes trois étages avec des façades identiques, tout est loin de tout … perdu dans cette foule … je ressentis ce qu’il me faut bien nommer la solitude. » Brouillard : «… les cloches ne résonnent pas. Le son reste prisonnier, enfoui dans l’ombre profonde et dense des cloches qui ne laissent même pas deviner leurs contours. » Autrefois : « Traversant la nuance claire et rouillée qui se reflète sur toute la vallée (de Pitlochry), ondule une diagonale noire. » Ces très courts extraits montrent le talent descriptif de Sōseki, celui d’un peintre qui va au-delà de la couche extérieure des choses pour en faire vibrer le contenu.

Oreiller d’herbe

Oreiller d’herbe traduit littéralement le titre japonais Kusamakura. Il évoque le baluchon du moine-poète Bashō en route vers les contrées du nord. Le narrateur se dit être un peintre qui quitte la ville en quête d’impassibilité dans la station thermale de Nakoï. Il chemine sur les flancs du mont Ishizuchi, au sud de Matsuyama, d’où parfois il aperçoit le pic Tengu dont le sommet a la forme d’un sceau renversé. Les personnages apparaissent au cours de rencontres imprévues et leurs conversations, apparemment anodines, forment progressivement la toile d’une composition savante.

Ainsi le narrateur entre-t-il se mettre à l’abri de la pluie dans une maison de thé. La tenancière, une dame âgée, tarde à se manifester, lui offre une tasse de thé et lui dit négligemment que, depuis la déclaration de guerre, peu de promeneurs s’arrêtent chez elle. Elle lui raconte aussi l’histoire des deux jeunes filles qui toutes deux aimaient deux garçons. La belle de Nagara, refusant de choisir, s’est noyée dans un lac près de la maison. La demoiselle de Nakoï ne s’est pas résolue à aimer le mari que son père lui avait choisi et est retournée chez elle dans la seule auberge du village. Cette auberge traditionnelle, un ryokan, est précisément le but du voyage du peintre.  De là, il peut contempler un magnifique paysage qui s’étend de la montagne à l’île sacrée de Miyajima mais sa recherche d’impassibilité va y être mise à l’épreuve par Nami ( la Beauté en japonais ), la jeune femme de Nakoï qui a un sens très vif du présent.

L’atmosphère du ryokan se manifeste d’abord dans le style de la servante.

« …, elle m’a simplement souhaité bonne nuit et elle est partie. Le bruit de ses pas dans le couloir tortueux s’est effacé peu à peu et, quand tout est devenu parfaitement silencieux, l’absence de signes d’une présence humaine m’a causé un léger malaise. »

Le malaise devient plus intriguant quand, le lendemain, le peintre retrouve son carnet de haïkus annoté au crayon et il était difficile de juger de l’écriture mais le tracé était trop raide pour une femme, trop souple pour un homme. (pp 61-62 de l’édition Picquier 2015)

Un voile s’entr’ouvre sur le mystère lorsque la servante  apprend au visiteur que la dame de l’auberge est morte l’an passé et que seuls le père (le vieillard) et sa fille Nami habitent la maison et que Nami lui a cédé sa chambre. Le soir, Nami vient à l’improviste partager simplement mais esthétiquement le thé avec le visiteur.

Histoire d’entrer dans la vie du village, l’auteur se rend chez le coiffeur et la conversation, parfaitement burlesque, ne tarde pas à évoquer la jeune femme comme une dangereuse écervelée (pp 80-81) mais un moinillon du temple Kankaiji la défend et assure que le révérend de son temple a de cette dame une grande estime. Le révérend Daitetsu reviendra dans le roman à propos d’une pierre à encre et l’auteur devine qu’il doit enseigner la calligraphie à Nami.

Une occupation ou plutôt une cérémonie quotidienne est celle du bain. La douceur de l’eau lisse ma peau de toute impureté. L’auteur, allongé dans le bain, contemple la pluie, se remémore le son lointain du shamisen de la petite O Kura et au moment où il était redevenu l’enfant sans malice qui vivait vingt ans plus tôt, la porte de la salle de bains s’ouvrit dans un glissement net ... Bientôt une femme apparut en haut des marches. (p 106). La description de la scène est une illustration parfaite des conceptions littéraires de Sōseki telles qu’il les expose dans Mon Kusamakura :

« Les romans précédents étaient écrits à la manière du senryu, la version plus terre-à-terre du haïku qui regarde la vie courante avec l’humour de l’ironie. Il me semble que nous devrions aussi avoir le roman de style haïku qui vive par la beauté. Kusamakura est écrit dans un esprit précisément opposé à l’idée commune du roman. Il n’y a ainsi ni intrigue, ni développement des événements. »

A rejeter le naturalisme, n’y a-t-il pas le risque de faire sombrer le lecteur dans l’ennui ? En fait, et c’est le grand art de Sōseki, le lecteur reste intrigué jusqu’au bout du roman, jusqu’à ce qu’une conclusion se révèle, jusqu’à ce que le peintre qui n’a jamais peint dans le cadre idyllique de Nakoï sente, au bord d’un quai de gare sinistre, éclos le moment de faire le portrait de Nami.

Bruno Autin

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