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Contribution au Printemps des Poètes, le vendredi 11 mars 2016 à la Galerie Craft de Dieulefit

POÉSIE PERSANE , ANCIENNE ET CONTEMPORAINE

Les poètes de la Perse ancienne appartiennent au patrimoine de la littérature universelle.  Ferdowsi a composé au Xe siècle l’épopée du Shah Nâmeh ( le Livre des rois ). Omar Khayyâm a chanté dans les Rubaiyat un hédonisme et un épicurisme qui ont souvent été interprétés à tort au simple premier degré  par nombre de lecteurs occidentaux. Rûmî,  « l’éveilleur d’âmes », privilégie l’intuition au raisonnement. Ses Odes mystiques et les Ghazals ont accompagné et influencé le Soufisme. Il apporte à la spiritualité les notions d’art, de musique et de danse, de beauté et d’amour. Hâfez est probablement le poète persan le plus vénéré de tout temps pour la beauté des vers de son célèbre Divan. Au XIIe siècle, Attar suit l’itinéraire de la poésie mystique dans sa Conférence des oiseaux ( Mantiq-al-Tayr ). Les poèmes et contes moraux du Golestan et d’Al Busan  de Saadi demeurent aussi des chefs d’œuvre de la période médiévale.

La poésie iranienne est toujours vivante aujourd’hui. Mohamad Ali Sepanlou en est une figure essentielle et vient juste de nous quitter. Il fut lauréat du prix Max Jacob de l’Académie française. Il est l’auteur d’œuvres poétiques majeures échelonnées entre 1963 ( Ô Désert ) et 2014 ( Notre hiver désemparé ), et le traducteur d’Apollinaire en Persan. Ahmad Shamlou, partisan de la poésie libre, aux images simples mais intenses ( Le livre de la rue ), apporta également une contribution importante à la compréhension des croyances et de la langue du folklore persan ; il traduisit le Petit Prince en Persan. Fouroug Farokhzad est une des plus influentes poétesses du XX-ème siècle en Iran. Elle est également une cinéaste au tempérament très libre. Sa poésie a été bannie pendant plus de dix ans par la Révolution islamique de 2000 après qu’elle ait changé fondamentalement les conventions poétiques iraniennes ( La captiveUn poème pour toiUne autre naissance ).

La poésie a tenu également une place particulière et tout à fait essentielle dans le quotidien de chaque Iranien. C’est en effet une histoire vieille de 3000 ans qui s’adosse à l’Empire perse dont la vitalité poétique et la puissante culture littéraire ont permis de résister à l’arabisation. De fait, le persan est une des très rares langues de cette région du monde à ne pas avoir été supplantée par l’arabe, même s’il lui a beaucoup emprunté. Le peuple iranien a toujours nourri un rapport très intime avec l’ensemble de ses poètes, anciens et contemporains. Aujourd’hui comme autrefois, la poésie est la joie du peuple qu’elle pénètre littéralement au quotidien, et les Iraniens de tous âges et de toutes conditions s’y réfèrent sans cesse.

L’Iran est probablement le seul pays où les tombeaux des poètes sont plus majestueux que ceux des rois et où l’on voue un véritable culte à la poésie. On se rend sur la tombe d’Hafez, à Shiraz, comme à un pèlerinage et c’est souvent un voyage prioritaire pour la plupart des Iraniens.

Les personnages du Livre des rois, le Shah Nâmeh,  sont souvent évoqués comme s’ils étaient membres de la famille et l’on parle d’eux comme si leurs aventures étaient celles de cousins proches. Ici, lettrés ou illettrés récitent par cœur des vers d’Hafez et la poésie accompagne, et conseille parfois, les Iraniens tout au long de leur vie.

Souvent, un article économique ou même politique débute par une citation en vers et il n’est pas rare de lire un quatrain de Khayyâm sur l’étiquette d’un flacon d’eau de rose ou autre parfum. On peut aussi trouver fréquemment des pages du Divan d’Hafez collées derrière des machines par les ouvriers des usines.

En Iran, la visite de nombreux monuments et lieux historiques permet aussi de mieux appréhender le rapport intime et particulier qu’entretient la population avec ses poètes … Si vous vous rendez par exemple à Ispahan pour admirer la très belle architecture de Tchehel Soutoun ( Quarante colonnes ), pavillon de chasse d’Abbas Shah, vous compterez vingt colonnes et non pas quarante … et vous retrouverez les vingt autres dans l’image tremblante des eaux claires du bassin. Une part du mystère de l’Iran réside dans ces reflets mouvants et ceci illustre bien le fait que, pour le Persan, l’apparent n’est qu’une parcelle de la vérité et, probablement à cause de sa grande intimité avec la poésie, il se sent familier avec une certaine  vie cachée qui prend sa source dans l’imaginaire, dans cet « ailleurs infranchissable » nourri par l’univers poétique dont parlait l’orientaliste et philosophe français Henry Corbin qui ajoutait avec justesse : «  Le Persan a la démence de l’inaccessible ».

Francis Julienpont

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