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Café littéraire de Dieulefit du 22 mars 2016

 

Exil, combat, amour et mort, ce sont les thèmes de la poésie de Mahmoud Darwich que nous envisagerons ce soir.

L’exil

Mahmoud Darwich est né en 1942 à Barwa en Palestine, près de St Jean d’Acre, et mort à Houston en 2008. Lors de la guerre d’indépendance, en 1948, alors que le petit Mahmoud n’a que 6 ans, la famille se réfugie au Liban comme des touristes tout d’abord se souvient l’enfant qui tient la main de son grand père l’emmenant voir Damour, les bananiers, la plage… puis dans un camp de réfugiés où la famille va connaître les files d’attente pour les distributions de nourriture de la Croix Rouge et le sempiternel fromage jaune (postface à La terre nous est étroite ). Ils pensent être là le temps que passe la tourmente mais le temps passe sans que leur soit accordé le droit de revenir.

Il faut savoir qu’en 1948 30 000 Juifs se sont installés en Palestine où vivaient, jusqu’en 1947, 800 000 Palestiniens qui ne seront plus que 170 000 après la « guerre de  libération » et, en 1951, il y aura 687 000 Juifs occupant la moitié des terres qu’ils convertissent en cultures intensives après avoir rasé 385 villages sur 475.

Regardez les cartes successives de la Palestine sur lesquelles les villages palestiniens marqués en points verts disparaissent au profit des points rouges des implantations. La famille de Mahmoud Darwich, désespérant d’obtenir le droit de revenir au pays, est rentrée clandestinement en 1950 pour trouver son village rasé et, à la place, les alignements de cultures intensives des colons.

Dans la nuit noire nous avons traversé la montagne au risque de nos vies… Deux jours, deux nuits plus tard, après avoir rampé à tâtons sous les broussailles, les barbelés nous nous sommes retrouvés dans un village. Ouf ! Nous y étions à nouveau mais ce n’était pas leur village ! Oui, sur la route de Deir-al-Assad à Acre se dresse une hauteur et, sur cette hauteur, est perché Barwa. Aucun panneau n’indique son nom. C’est l’énorme caroubier auprès duquel j’allais jadis rechercher ma mère qui me l’a signalé. 

A partir de là, pour Mahmoud Darwich, toute beauté devient souffrance aiguë : les champs qui ne sont plus leurs champs, labourés par des tracteurs étrangers et cette terre qui s’ouvre sous la lame étrangère est blessure dans sa chair (cf Palestine Mon Pays : Sortez de notre blessure, de notre chair…). Il évoque aussi les épines des figues de barbarie que des Anglais avaient jadis jetées à la figure de son père, deux thèmes, la blessure et l’épine dans la chair, qui viendront de manière récurrente sous sa plume.

Mahmoud Darwich quittera à nouveau son pays pour Beyrouth en 1971 ( Une mémoire pour l’Oubli ) et ce sera une nouvelle tragédie : Beyrouth est assiégé. Les Palestiniens réfugiés dont personne ne veut, seront rejetés à la mer qui n’est pourtant qu’un champ de mines et d’explosifs.

Depuis la mer, l’aube de plomb continue à progresser, portée par des sons comme je n’en ai jamais entendus. La mer toute entière est farcie des obus qui s’y perdent, elle n’est plus liquide, elle se fait métal. in Une mémoire pour l’oubli. Beyrouth, un jour d’août 1982.

Il ne peut plus qu’écrire : Notre victoire c’est de survivre. Après le Liban, ce sera la fuite en Egypte puis l’université à Moscou et l’installation à Paris avant le retour à Ramallah. Il en vient à proclamer : La valeur de l’homme réduit par une conquête est sa force de résistance. Il parle de lui, des siens, comme d’un peuple voyageant dans la caravane ininterrompue de l’exode.

Mais revenons au premier retour en Galilée. Ils sont devenus réfugiés dans leur propre pays où règne un état d’urgence permanent ( règlements d’urgence et d’exception ). Ils sont frappés du nom d’ infiltrés. Sans passeport, sans droit. De paysans aisés, ils deviennent miséreux. Le grand père meurt de chagrin.

Mon grand père est mort sans avoir cessé de chercher du regard la terre prisonnière des barbelés sans avoir cessé de compter l’exil, les saisons, les battements de son cœur sur ses doigts desséchés. Il est tombé comme un fruit arraché à sa branche.

Le père travaille comme ouvrier, la mère s’isole dans une peine immense. L’enfant Mahmoud va à l’école israélienne caché par ses instituteurs à chaque inspection. Débuts en poésie. Prison. C’est à ses parents, à son enfance que Mahmoud consacre ses plus beaux poèmes d’exil, qui parlent de paradis perdu, d’amour, de résistance encore. La valeur de l’homme réduit par une conquête est sa force de résistance ( cf René Char ) et d’espoir envers et contre tout.

Les poèmes que j’ai retenus pour illustrer ce thème ont été choisis principalement dans le recueil intitulé Pourquoi as-tu laissé le cheval à sa solitude ? qui date de 1995. Il y a 25 recueils : La trace du papillon Murale, Etat de siège, Le lit de l’étrangère, Plus rares sont les roses … Beaucoup sont publiés aux Editions Actes Sud.

Tout d’abord il faut citer le très connu Je me languis du café de ma mère. Le thème du café, son goût, son odeur, qui lui rappellent la maison, reviennent comme un leitmotiv dans les différents recueils et même à Beyrouth dans l’immeuble qui tremble sous les bombes.

Autres poèmes : L’éternité du figuier de BarbarieJe reconnais la maison. Et je ne résiste pas au plaisir de vous lire ces deux vers :

Ma mère illumine les dernières étoiles de Canaan autour de mon miroir

Et jette son châle dans mon dernier poème.

Cependant, il y a des moments où l’injustice, le non respect des conventions, la cruauté, en un mot : la guerre, deviennent intolérables. La colère du poète éclate et j’en viens à la poésie de combat.

Poésie de combat : l’affaire du poème

Tout au long de sa vie, Mahmoud Darwich s’est défendu de faire de la poésie engagée au service d’une cause. La poésie est un chant pur, qui s ‘élève du coeur, du plus profond de l’âme, qui exprime avec des mots limpides les aspirations de l’être, douleur, extase et joie. Elle n’est au service de personne, d’aucune cause. Pourtant, quand la douleur se fait trop vive, la vision du monde intolérable, l’injustice criante, il arrive que, malgré lui, le poète s’engage, à moins de devenir muet comme jadis les poètes chinois qui choisissaient l’exil et le silence. Pour Mahmoud Darwich en 1988, quelques mois après les débuts de l’intifada lors des implantations massives de colons juifs dans les terres laissées jusqu’alors aux Palestiniens, l’intolérable est atteint et il écrit un poème, quelquefois mis au rang de prose, qui va immédiatement déchaîner les foudres des dirigeants israéliens. A peine entendu, il est intentionnellement mal traduit et déformé. Bien entendu, ceux qui ne l’auront pas lu du tout seront les plus féroces. Ce poème déclenche les imprécations les plus injustes des Israeliens pour qui Mahmoud Darwich n’est autre qu’un dangereux terroriste prêchant la révolution avec pour but suprême de rejeter tous les Juifs à la mer, prêt en somme à perpétrer un nouvel holocauste. Voici un extrait du poème.

Palestine, mon Pays

Vous qui passez parmi les paroles passagères, portez vos noms et partez.

Vous fournissez l’épée, nous fournissons le sang.

Vous fournissez un char, nous fournissons les pierres

Mais le ciel et l’air sont les mêmes pour vous et nous,

Alors prenez votre lot de notre sang et partez.

… Vous qui passez parmi les paroles passagères,

Comme la poussière amère, passez où vous voulez.

Sortez de notre terre ferme, de notre mer,

De notre blé , de notre sel, de notre blessure,

… Des souvenirs, de la mémoire,

O vous qui passez parmi les paroles passagères.

C’est le cri de colère d’un peuple excédé par l’attente, les promesses non tenues, les exactions et les humiliations de plus en plus nombreuses, dont l’identité puis l’existence même est niée puisqu’on lui retire jusqu’à ses moyens de subsistance.

Monté en épingle et déformé par les uns tel Ytzhak Shamir à la tribune de la Knesset le 28 avril 88 :

L’expression exacte des objectifs recherchés par les bandes d’assassins organisées sous le paravent nommé OLP vient d’être donnée par un de leurs poètes, Mahmoud Darwich, soi-disant Ministre de la Culture. J’aurais pu lire ce poème devant le parlement, je ne veux pas lui faire l’honneur de figurer dans les archives de la Knesset.

Mais soutenu par d’ autres comme Simone Bitton, cinéaste franco-israélienne:

L’atroce simplicité de l’intifada, les pierres contre les fusils, le désir d’indépendance contre la volonté d’occupation…L’histoire dira un jour l’énormité des moyens déployés par les autorités israéliennes non seulement pour réprimer par le sang et la matraque mais pour regagner le terrain perdu dans la bataille des mots.

Et aussi, entre autres, par Matti Peled, général israélien qui dit très simplement:

Le poème de Mahmoud Darwich n’est pas un manifeste politique mais l’expression du courroux authentique ressenti par le poète face aux événements; on comptait déjà des dizaines de morts dans les territoires occupés quand le poème fut publié.

Ce poème tendrait aujourd’hui à être oublié. Il ne figure pas dans les anthologies, à l’exception des quelques vers cités ( Anthologie bilingue, p 189 ) car il est loin d’être le meilleur poème de Mahmoud Barwich. Un certain ami juif de Mahmoud Darwich, Amos Kenan, partisan du dialogue avec l’OLP, en dira même très vulgairement : Ton poème, c’est de la m…. Les Editions de Minuit ont cependant tenu a lui consacrer un livre entier, préfacé par Jérôme Lindon, sous le titre Palestine, mon pays et sous-titré L’affaire du poème.

Autres poèmes à lire: SortezA un assassinSi tu n’es plus mon amour.

L’Amour, La Mort, la Poésie retrouvée

Puisque nous évoquons l’amour, je vous dirai maintenant quelques mots de l’amour dans la poésie de Mahmoud Darwich et, avec l’amour, puisqu’on touche à l’infini et à l’éternité, je vous parlerai de la mort. Oui, Mahmoud Darwich a aimé, il a aimé plusieurs femmes et particulièrement une femme juive, Rita peut-être. A lire : Rita et le fusil, Rien qu’une autre année ou bien Partons tels que nous sommes.

Il faut garder à l’esprit que, pour Mahmoud Darwich, la femme et la terre sont symboles l’une de l’autre, intimement liées et lire chaque poème d’amour avec ce doute : est-ce d’une femme qu’il parle ou de sa patrie ?

Dans la poésie amoureuse, Mahmoud Darwich tend à rejoindre une forme de poésie traditionnelle en Perse, en Syrie, en Andalousie peut-être, une poésie courtoise, le ghazal. Je vous lirai L’art d’aimerLe pain des oiseaux et Le lait d’Ivanna.

Ces poèmes, comme ceux du recueil Pourquoi as-tu laissé… ont été publiés en 95. Mahmoud Darwich a 53 ans et l’on ressent, malgré la trace d’une blessure toujours vive, un certain apaisement, détachement. Mahmoud Darwich a vécu des tensions tellement fortes, survécu à tant de souffrances, assisté à tant de morts pour ne pas dire de massacres, qu’il s’est approché doucement de la mort. Il dit que le temps qui passe lui a appris l’histoire, et l’histoire l’ironie qui mène à un relativisme souriant.

Dans ce dernier recueil, Murale « Tout est blanc ». Il est à l’hôpital, après une opération du cœur, il a frôlé la mort, je ne dirai pas avec indifférence mais avec une certaine ironie et familiarité. Aucun effroi, aucune violence. Tout est dans l’ordre des choses, tout est relatif. Et il nous offre cette longue méditation: Murale : Je vois le ciel à portée de ma main et défilent dans son esprit et sous sa plume réminiscences, avant-derniers désirs et certitudes : Aucun peuple n’est plus petit que son poème. On pense à René Char qu’il a du reste rencontré. Revient le thème de l’exil : Verte, verte , la terre de mon poème. cf Lorca: Te qiero verde.

Et viennent des semblants de maximes : Ecris et tu seras ou Je ne suis pas né pour savoir que je mourrai mais pour aimer ce que recèle l’ombre de Dieu. Il reprend Vanité des vanités avant de revenir à la vie pour une dizaine d’années encore. Mon nom m’appartient, je ne m’appartiens pas.

En manière de conclusion : la poésie selon Mahmoud Darwich

La poésie est née des premiers étonnements devant la vie et c’est le plus naturellement du monde que Mahmoud Darwich a décrit sa condition d’enfant exilé dans son propre pays, et il a récolté les semonces, la prison, l’éloignement, l’exil, l’attente, la révolte et la colère, Palestine, mon Pays. Comme tout poète, il chante l’amour et l’approche de la mort. Il se défend de faire de la poésie militante, de combat ni même de résistance. La poésie est pure, insaisissable mais, parfois, les chemins se croisent, il faut choisir et s’engager.

Mahmoud Darwich dit: Quand, de loin, je chante mon exil ou, de prison, ma soif de liberté, je me contente de m’exprimer, je ne fais pas de la poésie de résistance. Il dit aussi que, pire que la poésie engagée, est la surdité aux questions posées par l’Histoire et le refus de participer à l’espoir. il parle alors de voix collective, prolongeant la voix première ou personnelle.

Il dira que la mise à distance permet à la poésie de s’alléger du poids de la poésie héroïque et, plus il avancera en âge, plus il deviendra exigeant envers ce qu’il écrit disant que s’il ne tenait qu’à lui, il ne garderait de son œuvre que les deux derniers recueils. Et de donner sa façon de faire, de composer un poème en deux temps. Tout d’abord, se laisser entraîner par son inspiration inconsciente, écrire puis oublier ce qu’il a écrit. Dans un deuxième temps, y revenir et là, s’il reconnaît son poème, il l’abandonne. Sinon, il le découvre comme un poème qui a dépassé le poète qu’il était précédemment et il le reconnaît comme un nouveau poème.

Il termine en disant qu’il continue à apprendre la marche difficile sur le long chemin du poème qu’il n’a pas encore écrit.

Françoise Autin

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