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Rencontre imaginaire entre Giovanni Boccaccio et Jean Giono écrite pour la Saint Sylvestre 2015 au Clot des Sources.

Giovanni Boccaccio et Jean Giono dégustent un vin de Montepulciano de Toscane et un coteau de Pierrevent de Manosque.

– Nos fils adoptifs ont eu une vie terrible !

– Si, si, Jean : mon fils, Paganino, a connu la peste à Florence, à Fiesole.

– Et le mien, Angelo, a connu le choléra de Marseille à Manosque! Mais raconte moi l’histoire, les aventures de Paganino.

– Fu adunque in Pisa, un juge, Ricardo Monaco,fort riche, âgé de 70 ans, dont la vigueur était plus intellectuelle que physique. Peut-être croyait-il satisfaire une épouse avec les ressources qu’il déployait pour la procédure. Il se mit à la recherche d’une femme jeune et belle, deux qualités qu’il aurait plutôt dû fuir s’il avait été quelque peu avisé. Messire Lotto Gualandi, d’une noble et puissante famille de la même ville, lui donna en mariage Bartalomea, una delle fai belle! La première nuit, il s’aventura à frôler sa femme, une seule fois, et peu s’en fallut qu’il n’abandonna la partie. Le lendemain matin, il ne revint à la vie qu’en recourant au vin blanc et aux sucreries. Par la suite, il déclara que mari et femme devaient s’abstenir de coucher ensemble ( da cosi fatti congiugnimenti ) durant jeûnes et quatre temps, vigiles des apôtres et mille autres saints, plus les vendredis, samedis et le jour du Seigneur, ainsi que tout le carême et à certaines positions de la lune dans le ciel, estimant qu’il fallait alors chômer au lit. Suite à ces prescriptions, Bartalomea sombra dans la mélancolie, d’autant qu’il la surveillait de près au cas où un autre lui aurait enseigné les jours ouvrables. Or, lors d’ne promenade en mer, ils croisèrent le bateau d’un certain Paganino del Mare qui, remarquant la bella donna si mélancolique, s’en empara sous les yeux de Messire Ricardo. Il l’enleva donc et la garda chez lui où point n’était de calendrier. Ils oublièrent tout, fêtes des saints et jours fériés et à son mari qui la suppliait de revenir, elle fit parvenir cette réponse : « Je suis jeune et gaillarde. En plus des vivres et de l’habillement, je réclame ce que la pudeur m’interdit d’évoquer ! Avec Paganino, je suis femme, je n’étais auprès de vous qu’une bagascia ! » Le vieux mari mourut de chagrin et Paganino épousa la belle. Ce fut la son erreur car elle se révéla diaboliquement effrontée.

– Porca Madonna, Signor Boccaccio, s’écria Jean Giono ! Le destin de mon fils est peut-être pire encore. Jeune et beau, mon fils Angelo, colonel des hussards à 25 ans, avait l’avenir devant lui, les femmes et sa mère à ses pieds! Carbonaro, il fuit la police autrichienne. Le hasard, si cela existe le conduit à Marseille, à Aix, puis à Manosque en haute Provence. Le choléra y sévit comme la peste à Florence. Lui l’ignore, galope, sur terre et sur les toits … où il rencontre une chatte abandonnée.

– Une chatte sur un toit brûlant ! Je connais l’histoire, dit Boccaccio. Mais cette chatte qu’il rencontre, était-elle blonde, brune ou rousse ?

– Européenne !

– Tu te moques Jean !

– Prego, prego. Je donne la parole à mon Angelo, il va te conter lui-même l’histoire : « Au hasard de mes chevauchées, je rencontre une femme, la démarche souple, un regard bleu aigu, une aristocrate : Pauline, femme du Marquis de Théus, ce village au-dessus du vignoble de Rémollon où elle veut se rendre avant la nuit. Las, la nuit tombe vite et nous devons faire halte dans un bosquet. Tandis que je lui parle, elle me regarde d’un air absent. « Qu’avez-vous, Pauline ?» Elle eut comme un reflet de petit sourire et, courbant la tête, tomba lentement les bras ballants. Elle fit un effort pour parler mais dégorgea aussitôt un petit flot de matières blanches et grumeleuses. J’essayai en vain de lui faire boire du rhum. Sa nuque était déjà raide. Je tirai ses bottes, ses jambes étaient dures et glacées. Les lèvres se retroussèrent sur ses dents et Pauline eut une sorte de rire cruel et carnassier qui me terrifia. Je frictionnai de toutes mes forces ses pieds gelés. J’allumai un feu, y mis chauffer des pierres, tentai de soulever sa tête, ses membres devenaient violets et le froid montait le long de ses jambes. J’ai soulevé ses jupes mais sa main saisit la mienne. « Plutôt mourir ! », dit-elle. Alors je me suis débarrassé de sa main avec brutalité et j’ai arraché les lacets qui retenaient ses vêtements. Je l’ai déshabillée comme on écorche un lapin, tirant jupon et pantalon de dentelle. J’ai frictionné ses cuisses mais les sentant encore douces et chaudes, j’ai retiré mes mains comme d’une braise pour revenir aux jambes, aux genoux. Les pieds étaient redevenus blancs comme de la neige. J’ai alors regardé son ventre avec attention et l’ai massé de mes deux mains. Il est redevenu souple et chaud, parcouru de tressaillements et Pauline s’est mise à gémir doucement. C’était une plainte continue qui ne devait pas trahir une grande douleur, un état ambigu qui semblait attendre, espérer même un paroxysme où le cri se ferait sauvage et délirant.

– En somme, coupa Boccace, ton fils Jean la soigne avec l’énergie du désespoir et elle se meurt de plaisir !

Tous deux se mirent à rire.

– En somme nos deux fils sont tombés sur de sacrées garces !

Ils burent encore une gorgée de vin. Le jour avait été si beau que le soir tombait avec une infinie lenteur.

Bernard Peix

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