Étiquettes

Ce conte apportait sa contribution à la veillée qui nous réunit quelques uns à Montbrison le 31 décembre 2015. Il sollicite entre ses lignes la complicité de son auditoire et surtout de Françoise, notre hôtesse, prescriptrice avisée de six minutes de lecture.

L’arbre à cannelle

Il était une fois, dans un paisible pays, une ville paresseusement étendue sur les berges d’une rivière sinueuse. Au coeur de cette ville, un quartier animé et joyeux. Et au plus profond de ce quartier, une maison claire, accueillante et ouverte à tous les visiteurs. Un beau matin, la veille d’un soir de Réveillon, au creux de cette maison, dans la chaleur de sa cuisine, une femme s’affaire à ses derniers préparatifs. A présent, elle mélange et pétrit tous les ingrédients d’un grand gâteau de fête.

Tous ? Non.

Car voilà que lui manque une épice. Une épice plus douce que le girofle, plus sucrée que la muscade, plus subtile que le gingembre, plus voluptueuse que l’anis étoilé. La volatile poudre de cannelle, en effet, ne se laisse pas approcher. Sur chacune des étagères, sous les couvercles des boîtes, au fond des bocaux, dans les petits pots, elle n’est pas. La femme de la cuisine, alors, appelle son amoureux, qui est très courageux et qui connaît le monde.

– Va , dit-elle,  va chercher la poudre de cannelle, celle qui donne aux gâteaux leur goût de fête, et rapporte-la moi.

Le jeune amoureux, très courageux, qui connaît le monde et aussi les humeurs de sa belle, ne fait ni une ni deux, il enfourche son grand cheval blanc, bondit hors du quartier, s’envole par-dessus la rivière, laisse derrière lui la ville assoupie, et galope, galope à perdre haleine bien loin de ce pays tranquille.

Il galope et galope du plus vite qu’il peut car six minutes, Françoise, c’est très peu pour trouver l’arbre à cannelle que votre belle vous demande… Il faut donc une chute à cette histoire. Il faut une chute. Il chute !

Notre héros tombe de cheval c’est-à-dire, il se casse la figure, tout bonnement. C’est que le grand cheval blanc a stoppé net devant un arbre, tout soudainement dressé devant lui. Un arbre à cannelle fort heureusement, vous l’aurez deviné ou du moins, vous l’aurez espéré, car notre héros très courageux commençait tout de même, comme vous aussi peut-être, à flancher un petit peu.

Alors, à toute allure – à toute allure, Françoise – il grimpe, grimpe tout en haut, tout au sommet de l’arbre à cannelle où, selon lui, se trouvent les épices les plus douces et les plus sucrées, les plus aromatiques en somme. Or, c’est aussi au sommet d’un tel arbre, on s’en souvient peut-être, que repose l’oiseau merveilleux régalé d’aromates, le Phénix je veux dire. Alors, à peine notre héros a-t-il atteint les branches les plus hautes que le bûcher s’embrase dans un éblouissement de lumière, et libère sur le monde le plus extraordinaire des parfums, un parfum de Renaissance qui s’infiltre partout, entre les champs et les bois, autour des places et le long des rues et jusqu’au cœur des maisons, dans les cuisines et les chambres à coucher et dans les cages d’escaliers, ce merveilleux parfum qui charme la mémoire et nous fait oublier l’amertume des jours passés.

Voilà !

Les six minutes sont écoulées, mon histoire est terminée. Deux mots manquent encore, deux mots en forme de souhait, qui attendront pour s’échanger avec les vôtres que sonne le premier des douze coups de minuit.

Odile Vincent

Publicités