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Ce conte a été écrit à la manière de Boccace pour la St Sylvestre 2015.

 

Aldégonde avait tout juste seize années lors de son mariage avec le sieur Romain d’Uteille, clerc de son métier et ami de son père, lui-même riche pharmacien établi dans la petite ville de Certaldo

Romain d’Uteille, était âgé d’une quarantaine d’années, instruit et distingué, fort bien de sa personne; il séduisit tout à la fois la jeune fille et ses parents: il courtisait Aldégonde avec élégance et opiniâtreté, rendant chez elle de fréquentes visites et l’invitant à des bals ou des parties de chasse durant lesquelles il se faisait son ombre et chevalier servant. Elle dansait et montait à cheval avec grâce et naturel et sa chevelure blonde illuminait tout aussi bien les salles de bal et les forêts profondes…

Le mariage fut célébré en grande liesse sous les cerisiers en fleurs de la maison de campagne des parents d’Aldégonde, sise dans les collines, à une dizaine de lieues de leur maison de ville. Aldégonde adorait cette maison où elle avait tant joué et gambadé enfant. Elle était fille unique et, pour sa plus grande joie,ses parents la lui léguèrent en cadeau de noces. Le couple cependant retourna habiter principalement dans le bourg où le sieur d’Uteille avait son étude et ses appartements, non loin de la maison des parents d’Aldégonde qu’elle voyait ainsi aussi fréquemment qu’elle pouvait le désirer. Mais bien vite, soit que son indépendance vint à lui manquer, soit que les obligations du mariage l’ennuyassent, elle prit l’habitude de partir avec quelques servantes dans la maison des collines, entourée de jardins, de vignes et de vergers… Là elle se sentait vraiment chez elle.

Elle commença à faire quelques aménagements de treilles et de fontaines pour rendre le jardin plus plaisant puis, dans l’espoir d’une prochaine naissance elle s’en prit à la maison, restaurant cuisines et salons et fit enfin refaire sa chambre pour la rendre plus confortable. Cependant, ce que tous espéraient ne venait cependant pas … Romain devait être meilleur fiancé qu’époux, mais Aldégonde qui n’avait point de connaissance en la matière, ne s’attristait nullement et poursuivait ses embellissements. Elle donnait tout son temps à son domaine : le jardin devenait un parc avec allées et pergolas, les vergers mieux entretenus donnaient de meilleures récoltes et les vignes un meilleur vin. Tous louaient les réalisations d’Aldégonde et ne songeaient point à la blâmer de préférer la campagne à la ville. Pourtant …

Elle avait fait venir de Venise un jeune peintre roux pour restaurer les fresques qui ornaient la chambre des époux. Or, un jour qu’elle revenait en nage de ses travaux des champs, oubliant totalement la présence de l’artisan qui tout occupé à son travail dans un angle de la chambre, ne faisait aucun bruit, Aldégonde jeta pêle-mêle sur son lit jupe et chemise trempées de sueur et, les cheveux défaits, alla se plonger dans la cuve emplie d’eau fraîche et d’herbes odorantes, qu’une servante avait préparée pour elle sur la terrasse de la chambre. Le jeune artiste, saisi par tant de charme et de naturel, laissa de surprise tomber ses pinceaux. Aldégonde l’entendit, se retourna, le vit, tenta de se ressaisir en s’enveloppant de ses cheveux qu’elle avait fort longs et dit:

– Pardonnez moi Monsieur, d’avoir interrompu votre travail. J’avais terminé le mien et vous avais oublié. Mais puisque vous voilà, veuillez m’apporter le drap préparé sur cette banquette afin que je puisse me sécher et venir admirer votre œuvre.

Le jeune homme se leva, prit le drap, s’approcha. Le temps m’étant compté ce soir, je laisse votre imagination pallier à mon silence. Je dirai cependant que le travail de restauration dura quelques temps, quelques temps qui apprirent à Aldégonde plus que trois mois de fiançailles et deux années de mariage ne l’avaient fait pour que s’accomplisse enfin ce que tant désiraient et ses parents et son époux.

La silhouette d’Aldégonde s’arrondit, son pas devint plus sage, mais non pas sa conduite. Heureuse, épanouie, elle allait de la campagne à la ville, où elle comblait sieur Damien des caresses que l’air de la campagne lui avaient inspirées. L’hiver vint et se déroula en toute et parfaite sérénité. Au printemps suivant, dans la maison de Certaldo, elle mit au monde deux jumeaux : l’un au teint d’ivoire et aux cheveux de jais qu’assurément il tenait de son père, l’autre rose et potelé avec des yeux bleus d’azur et des boucles dorées.

Quand vint l’été, la famille au grand complet, se rendit à la maison des collines. Là, sous la fresque restaurée de la chambre des époux, au pied du grand lit conjugal, dans des berceaux jumeaux, deux chérubins joufflus gazouillent et s’entretiennent avec les anges musiciens du plafond qu’un jeune artiste venu de la ville peignit un jour.

Françoise Autin

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