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Au sorcier de N.

A mes amis voyageurs

Le petit Nat

Elizabeth courait sous les grands saules qui ombrageaient le marché où chaque semaine descendaient les habitants des montagnes voisines -Inthas, Shan,Kayah -apportant pour les vendre légumes, herbes magiques, épices , cotonnades, bois sculptés, bijoux… Elle suivait le chemin menant au lac où elle avait rendez-vous avec quelques amis voyageant avec elle depuis Rangoon, sous l’égide d’un ami commun qui y avait élu domicile depuis six ans…

On était au centre de la Birmanie, au pied de ces montagnes parsemées de temples qui bordent le lac Inné. Elle venait d’y passer deux semaines, reprenait l’avion dans quelques jours et voulait ramener pour ses proches quelques souvenirs locaux. Seule depuis quelques années, elle s’était enfin décidée à rejoindre son ami d’enfance Olivier qui en ce début d ‘année avait organisé le voyage. Elle voulait bien sûr le retrouver, découvrir un pays qu’ elle ne connaissait pas, mais aussi fuir un peu les rigueurs d’un climat qui bien que méditerranéen connaissait deux mois de mistral, de gelées insolites, et les longues nuits de plein hiver. Elizabeth courait donc. Le groupe s’était dispersé sur le marché et tous s’étaient donné rendez-vous au bateau de midi. Elle allait arriver au bateau quand une femme qui tenait un étal à l’autre bout du marché l’avait soudain rejointe lui proposant maint petits bouddhas en bois sculpté, en bronze, en résine qu’elle sortait un à un d’un grand sac.

– Non, disait Elizabeth, Non merci.

Mais la femme désespérément s’accrochait à son bras. Alors Elizabeth pour en finir avait dit :

– Celui là, en désignant un petit bouddha couché qu’elle offrirait éventuellement à un ami.

Elle n’avait pour le payer qu’un billet de 10 kyats. Le petit bouddha était facturé 3 kyuats et la femme disait n’avoir pas de monnaie. Le temps pressait. Elizabeth voulut rendre la statuette. La femme ne voulait pas, elle sortit alors de son sac une autre statuette très différente, petite également mais de bois noir sculpté sur lequel il restait des traces de peinture dorée et quelques pierres aux reflets bleus.

– Je garde ton billet et tu prends la statuette semblait dire la femme.

– Soit dit alors Elizabeth séduite par la finesse et la grâce de la petite statuette qu’on lui présentait.

Elles s’inclinèrent l’une devant l’autre et Elizabeth s’en fut, ses deux petites statues glissées dans son sac à dos. Olivier s’agitait devant le bateau prêt à quitter la berge. Il l’attrapa par le bras et ils sautèrent dans la barque qui oscilla et quitta immédiatement la rive. Une grande gerbe d’eau blanche comme battue en neige s’élève à l’arrière de la pirogue. Trois pieux inégaux plantés sur la berge oscillent. Deux huppes blanches entre les courges d’un jardin flottant semblent leur faire signe.

– Mais qu’est-ce que tu faisais, s’enquit Olivier ?

Sans répondre elle plongea la main dans son sac et en tira les deux petits bouddhas, l’un couché, l’autre debout dans un recueillement tout empreint de sérénité. Olivier haussait les épaules.

– Mais regarde comme il est joli celui-ci avec son bonnet pointu, ses fines mains jointes ; on dirait qu’il sourit, qu’il a … comme des moustaches de chat. Et ses longues oreilles de bouddha.

– Ce n’est pas un bouddha dit alors Olivier péremptoire, c’est un Nat, une divinité des Shan qui habitent ces montagnes à l’Est, vers la frontière chinoise, un gardien des maisons, des familles..

– Comme il est beau … soupira pour elle-même Elizabeth en le replaçant avec délicatesse dans une poche de de son sac à dos.

Le soir même, ils reprenaient à Heho, au nord du lac, un petit avion qui crachota, ahana par dessus les montagnes, les plaines, rivières et estuaires avant de les déposer à Rangoon. Elizabeth voulut retourner voir le crépuscule violet enrober les coupoles dorées de Swegadon, frôler les nonnes silencieuses qui passent dans la nuit tombante en tuniques roses et étoles safran parmi les pèlerins fervents. Puis, tandis que les amis du petit groupe partaient dans une autre direction, Olivier l’emmena dîner entre la vieille poste et l’ambassade de Grande Bretagne où ils burent les cocktails délicieux à la mangue et aux papayes qu’elle aimait tant, avant qu’il ne la reconduise à l’aéroport. Leurs adieux furent brefs, un peu tristes : elle ne pensait pas revenir, il ne savait quand il pourrait venir en France…

Elizabeth avait regagné ce village du Sud de la France où elle avait passé maintes semaines de vacances dans sa jeunesse et où elle désirait maintenant vivre en paix et cultiver son jardin le reste de ses jours. Cultiver son jardin était peut-être une expression abusive car, en fait de jardin, elle ne possédait qu’une terrasse au sommet d’une tour dans les remparts de N. où elle avait élu domicile, ce qui était, disait-elle, une manière de prendre un peu de hauteur pour contempler le monde et ses vicissitudes. Elle s’émerveillait chaque jour du choix qu’elle avait fait en venant habiter là : la grande salle en bas, toute blanche, donnait directement sur la rue très animée les jours de marché et la porte de bois massive, presque toujours ouverte, était encadrée de deux pots en grès vernissé d’où s’élançaient de part et d’autre une vieille vigne et un chèvrefeuille. Son jardin ne s’arrêtait pas là. Un escalier en vis qui desservait quatre chambres à des niveaux successifs, aboutissait à une terrasse encombrée de chaise-longues et de plantes en pots. Des petits oliviers gris au feuillage argenté dispensaient une ombre légère et mouvante. Trois citronniers donnaient deux récoltes par an de fleurs et de fruits savoureux. Une fontaine chantait nuit et jour. Un rosier grimpant courait sur la rambarde. Elle, y passait des heures à lire, à écrire, à simplement prendre le soleil ou regarder les étoiles.

A quelques toits de là, la grosse église rythmait les jours au gré d’une cloche emprisonnée dans un campanile de fer forgé et au-delà de la petite ville, on pouvait suivre le cours d’une rivière turquoise qui s’étant frayé un passage entre les montagnes toutes proches, traversait la ville pour aller s’alanguir plus loin entre des bancs de sable incertains, des saules et des joncs. Elizabeth aimait beaucoup se promener sur ses berges, en remonter le cours et escalader collines et montagnes , mais, depuis son retour de Birmanie quelque chose n’allait plus.

Elle se réveillait perclue de douleurs au milieu de la nuit, descendait précautionneusement l’escalier au petit matin, une crampe lui mordant le mollet; porter un panier ou un arrosoir lui broyait l’épaule. Médecins et ostéopathes parlaient de fatigue due au voyage. Elizabeth n’y croyait pas. Elle finit par prêter l’oreille à la boulangère quand celle-ci parla du sorcier …

– Comment cela, dit-elle?

– Oui, enfin le guérisseur, le magnétiseur.. Tout le monde y va vous savez ! les brûlures, les tours de reins. Il guérit tout. Y’a même un Président, j’peux pas vous dire lequel, qui venait régulièrement. Et puis, au moment des vendanges ils sont foule à venir consulter. Il fait des miracles qu’on dit. Alors …

– Alors vous me donnez son nom, son adresse, je vais y aller aussi.

– Et vous m’en direz des nouvelles, allez…

Deux jours plus tard, Elizabeth s’était éveillée avec la sensation d’avoir cent ans. Elle montait si difficilement à la terrasse avec son café du matin, qu’elle envisagea pour la première fois de ce début de printemps, de déjeuner dans la grande pièce du bas auprès de la cheminée, comme une petite vieille. Mais non, pas encore: elle montait, marche après marche et déjà émergeait dans la splendeur du petit matin. Vers l’Est, au pied du Ventoux, un reste de brume nappait de rose évanescent une prairie fermée par deux bosquets vert sombre. Sur la promenade le long de la rivière, jaillissait ça et là, la flèche blanche d’un amandier en fleurs et, à ses pieds, dans une jatte de céramique bleue, pointaient les premières jacinthes. Non, elle n’était pas vieille ou plutôt, avec l’aide du sorcier elle allait redevenir jeune, monter et descendre son escalier et reprendre ses randonnées.

Le sorcier consultait tous les soirs à partir de cinq heures. A cinq heures moins le quart, elle était sur place dans une maison basse entre vignes et oliviers devant laquelle un épagneul gris montait la garde tirant sur sa longue chaîne pour saluer chaque nouvel arrivant. Deux patients attendaient déjà assis sur un banc de paille dans l’entrée. L’un avait le bras bandé jusqu’à l’épaule, l’autre qui se leva pour faire quelques pas, boitait. Elle s’assit sur une chaise qu’un gros chat roux lui céda nonchalamment et attendit son tour. Elle attendit près de deux heures. Il faisait nuit quand la porte s’ouvrit enfin pour laisser sortir le dernier patient . Elle avait entrevu le magnétiseur: de taille moyenne et assez fort, avec un regard noir très noir dans un visage brun et buriné. Elle se leva à son tour, pensant s’éclipser, se disant que sans doute il était trop tard mais l’homme, impassible, lui dit simplement :

– Entrez.

Sans lui poser la moindre question, de la main, il désigna une table de massage où elle s’allongea et, comme elle tentait d’ expliquer où elle avait mal, il l’interrompit par un « On va voir » qui ne demandait pas de réponse. Alors elle ne chercha plus à comprendre, juste à se détendre, se laisser aller, tandis qu’à une vingtaine de centimètres au-dessus d’elle, il promenait ses mains suivant un parcours ésotérique et cela dura, dura.. Elle ressentait un étrange bien-être, une chaleur apaisante et se serait peut-être endormie quand elle entendit, comme venant de très loin, sa voix grave et résignée lui dire:

– Venez vous asseoir, je ne peux rien pour vous.

– Alors je m’en vais , répondit-elle vivement tentant de cacher sa déception..

– Asseyez vous, reprit-il. Nous devons parler et il enchaîna. Je ne peux rien parce que, par quelque maléfice en somme, vos énergies sont bloquées. Vous avez fait quelque chose ou êtes allée quelque part où vous vous êtes mise en grand danger, hors de ma portée, de mon pouvoir de guérir.

Ce ton, cette façon de parler semblait à Elizabeth pontifiant, prétentieux, mais il continuait :

– Réfléchissez. Qu’avez-vous fait ? Où êtes vous allée avant d’avoir mal ? Qui avez-vous rencontré ?

Malgré elle, elle s’entendit répondre:

– J’étais en Birmanie au début de l’année. J’ai séjourné quelque temps au bord du lac Inné …

– Très risqué grommela-t-il. Vous étiez dans un monastère, dans une famille?

– Non, non, un petit hôtel.

– Vous avez rapporté des souvenirs ?

– Oui, de l’artisanat, des soieries, des objets en laque.

– Des objets anciens?

– Non,non, c’était dans une fabrique où travaillaient de jeunes garçons, commença-t-elle mais alors, elle se souvint, sur le marché, le dernier jour… Le petit Nat avait au moins un siècle, peut-être plus… contre son gré, sa volonté, elle se mit à raconter..

– Ne cherchez plus: cette statuette ne devait pas quitter cette femme à qui vous l’avez dérobée.

– Mais pas du tout s’indigna Elizabeth, je l’ai payée sans discuter, le prix demandé.

– Dérisoire ! Ce que vous avez donné n’est rien pour vous, coupa le guérisseur. Ce Nat appartient à cette femme, à sa famille, aux montagnes d’où vous l’avez arraché et, désespérément, il vous supplie de le ramener. Si vous ne voulez pas obtempérer, d’ici trois à six mois, il aura perdu sa puissance mais la femme qui vous l’a donné sera morte et vous serez grabataire.

Comme si cela ne suffisait pas, il ajouta en guise de conclusion :

– Un matin vous ne pourrez même plus vous lever !

Tremblant plus de rage que de frayeur, Elizabeth recula en repoussant sa chaise et grommela

– C’est notre sort à tous ! avant d’ajouter sèchement :

– Je vous dois combien?

– Rien. A moins que vous ne reveniez guérie.

Elle rentra chez elle révoltée par la rudesse, la prétention, mais aussi peut-être, sans qu’elle ne veuille encore se l’avouer …. par la perspicacité du guérisseur.. Tandis qu’elle roulait dans l’obscurité, les oliviers centenaires du bord de la route n’existaient plus ou devenaient sorciers à leur tour. Le ciel sans couleur et sans étoile était un voile livide, un couvercle informe, N. un village-fantôme… Enfin chez elle, délaissant la grande pièce froide où le feu s’était éteint, elle monta machinalement à sa chambre, alla droit vers la grosse commode de cerisier, où, dans la pénombre, sous un bouquet rond de lys blancs, trônait le petit Nat faiblement éclairé par la lueur d’une veilleuse. Sous son bonnet pointu, son fin visage exprimait une grande sérénité mais, en même temps, une grande tristesse. Elle le prit doucement entre ses mains et le porta à ses lèvres pour déposer sur sa coiffe pointue un léger baiser mais sa face noire, le devant de sa robe incrustée de pierres bleues, étaient mouillés, trempés de larmes. Elizabeth se laissa tomber dans les coussins de son lit : le petit Nat avait pleuré ! Elle se ressaisit, se releva pour le replacer sur la commode où miroitait une minuscule flaque d’eau … Quel grand mystère était-ce là ?

Le petit Nat voulait retourner chez lui… Elizabeth s’allongea, réfléchit … puis rêva du petit marché flottant où elle avait d’abord quitté Olivier qui cherchait pour son compte une tête de bouddha dorée. Elle revoyait les étals de fruits, de fleurs, d’épices puis la pirogue qui se frayait un chemin d’eau entre les hautes maisons de planches grises qu’ils avaient contournées pour arriver au marché. Elle voyait se plier les joncs sur les berges et s’envoler de grands oiseaux blancs vers les montagnes où ça et là brillait au loin la coupole d’un petit temple. Elle s’éveilla en sursaut. C’était de l’un de ces petits temples que venait le petit Nat et c’était là qu’il voulait retourner. Elle se leva en hâte. Il faisait déjà jour, elle avait dormi prés de douze heures. Elle alla préparer son café, monta sur la terrasse. Elle ne souffrait pas, quelle histoire ! Sa décision était prise. Elle repartirait là-bas pour ramener chez lui le petit Nat.

Le soir même elle téléphona à Olivier.

-Mais tu veux vraiment revenir maintenant, disait Olivier ? Le mois de mars est terminé et la saison humide va commencer..Tu ne veux pas attendre l’hiver prochain. Je pourrais t’organiser quelque chose dans le Sud : descendre la Salween en bateau, il y a des montagnes flottantes comme en Chine. On pourrait rester une semaine dans un monastère et aller jusqu’aux plages. Il y en a vers le Sud, de longues, sauvages, inexploitées.

-Non, mais non, insisitait Elizabeth, maintenant! Il y a déjà presque deux mois qu’on s’est quitté et je dois revenir, retrouver cette femme, lui rendre le petit Nat..

– Mais tu es folle s’exclamait Olivier. Tu lui as payé cette statuette et on ne la retrouvera pas cette femme ! Ce ne sont pas les mêmes marchands à chaque fois. Ils descendent de leurs montagnes seulement s’ils en ont le temps, s’ils ont trouvé quelque chose à vendre. Tu sais, elle l’avait sans doute volé dans un temple  …

– Ca ne fait rien s’obstinait Elizabeth.Le petit Nat est triste. Tu ne peux pas comprendre … ou tu ne veux pas ! Il faut que je lui rende !

– Mais qu’est-ce qui se passe vraiment? dit Olivier

– S’il te plaît murmura alors Elizabeth, laisse moi revenir, je t’expliquerai tout.

– Bien sûr, bien sûr, bougonnait maintenant Olivier qui commençait à croire que c’était de leur séparation qu’Elizabeth souffrait, pour lui qu’elle voulait revenir. Alors, réfléchissant très vite il enchaina :

– Ecoute, je dois mettre sur pied un trek dans les montagnes Vers la vallée des diamants, quelque chose comme ça. C’est beaucoup plus loin mais on peut partir du lac Inné. Laisse moi m’organiser. Deux semaines, tu me donnes à peu près deux ou trois semaines, il te faut bien ça pour refaire ton visa. Tu arrives à Rangoon. Je t’attendrai, comme cet hiver, ne put-il s’empêche d’ajouter, un peu ému, et on repart ensemble…

….

– Ah non, tu ne pleures pas ! tu es d’accord ?

– Oui..

– Tu m’embrasses,

– Oui.

Trois semaines plus tard, le petit Nat soigneusement enveloppé dans un foulard et glissé dans la poche de son sac à dos, Elizabeth s’envolait de Roissy pour Hanoi d’où elle gagnerait Rangoon. La halte à Hanoi fut longue et exténuante. Il faisait déjà très chaud, terriblement humide. Elle n’avait pas dormi, ses chevilles étaient enflées. Elle faisait les cent pas, pieds-nus, ses sandales à la main, se demandant maintenant ce qui l’attendait, quelle température, quelle humidité, elle devrait affronter en Birmanie. Elle croisa un petit groupe d’anglais qui, comme elle, attendait l’avion de Rangoon. L’air à la fois désemparé et résolu d’Elizabeth les intriguèrent. Ils échangèrent quelques mots et l’invitèrent au bar où ils commandèrent les cocktails à la mangue et aux papayes qu’Elizabeth aimait tant. Ils la réconfortèrent lui assurant que le climat serait là-bas tout-à-fait supportable, surtout si elle gagnait les montagnes. Ils lui vantèrent le charme de Kalaw, petite station d’altitude et ancienne villégiature coloniale au charme désuet où ils se rendaient chaque année, comme si aucun changement politique n’avait altéré le cours de leur existence. Oui, les frangipaniers seraient en fleurs, oui les murs se couvriraient de bougainvilliers orange et pourpres et les citronniers donneraient à la fois leurs fleurs et leurs fruits… Dans cette ambiance nostalgique heureuse, Elizabeth se laissa flotter le reste du voyage. A l’arrivée pourtant une certaine angoisse la reprit le temps de passer le contrôle de police et de récupérer ses bagages. De l’autre côté de la barrière, la silhouette d’Olivier qui dépassait d’une tête la foule venue accueillir les voyageurs, la réconforta. Elle franchit la douane et tomba dans ses bras. Il l’entraîna dehors, la poussa dans son minibus qui stationnait en double file. Ils démarraient à peine quand le ciel, noir de plomb, se déversa d’un coup sur la ville et Elizabeth eut l’impression que c’était la malédiction qui fondait à nouveau sur eux. Elle serra plus fort contre elle son sac au fond duquel était enfoui le petit Nat tandis qu’Olivier, se concentrant sur le déluge et la circulation, fendait la foule compacte qui se mouvait sous des parapluies multicolores. Contournant le centre urbain, il s’arrêta une demi-heure plus tard devant le petit immeuble blanc, en bordure du lac, où il avait son agence et son appartement. Le soleil réapparut soudain et le lac sembla s’envoler en éclats de lumière éparpillée sur la multitude des vaguelettes éparses. Bougainvilliers et lauriers roses prenaient des teintes violentes, surnaturelles. Olivier entoura de son bras les épaules d’Elizabeth qui tremblait de fatigue et lui montra, de l’autre côté du lac, entre deux bosquets d’arbres verts, une tache blanche, la maison d’Aung Song Su Kyi qu’elle contempla émue. Il lui montra sa chambre où l’attendaient, sur un plateau de laque noire, du thé, des biscuits et des fruits.

– Je dois retourner travailler ce soir lui dit-il, repose toi.

Il ajouta

– Notre avion est à 7h demain matin. Nous serons à midi au lac Inlé.

Elle lui répondit par un sourire épuisé et reconnaissant et referma la porte avant d’ ouvrir son sac. Elle en sortit le petit Nat enveloppé dans son foulard. Il lui sembla radieux. Un quart d’heure plus tard, le tenant toujours entre ses mains, elle dormait profondément.

Le voyage après Mandalay devint soudain très chaotique. Le petit avion traversait des orages et semblait jouer à saute-mouton avec les nuages. Elizabeth crispée, s’agrippait au bras d’Olivier et des prières anciennes remontaient à ses lèvres. Olivier, très à l’aise, était assez content de son rôle protecteur. C’est avec soulagement toutefois qu’ils appréhendèrent la descente sur le petit aéroport perdu en pleine campagne et situé tout au bout du lac qui se faufilait entre les montagnes pour réapparaître plus loin et semblait ne pas finir. L’avion se posa avec quelques derniers soubresauts sur une prairie jaune, dispersant devant lui un grand troupeau de chèvres blanches. Un taxi-brousse les attendait pour les conduire à l’hôtel. Ce n’étaient plus les bungalows où le petit groupe d’amis avait logé en janvier, mais un hôtel ancien,tout en bois – balcons, terrasses et escaliers – et dont le jardin luxuriant descendait jusqu’au lac, jusqu’à un embarcadère où quelques pirogues étaient accostées.

Olivier regardait avec un sourire satisfait Elizabeth qui ne cachait ni sa joie, ni sa reconnaissance. Ils avaient au premier étage deux chambres communiquant par un large balcon où ils se firent servir à déjeuner. Le lendemain était le jour du marché d’Inthein.

– Tu tiens toujours à y aller? s’enquit Olivier.

– Bien-sûr répondit simplement Elizabeth.

– Tu sais comment ils l’appellent ici, ce marché ?

– Non.

– Le marché aux voleurs ! La vente d’antiquités est interdite, et les objets proviennent pour la plupart de temples où ils ont été dérobés. S’il y a une voleuse, ce n’est pas toi mais cette femme.

– Je dois lui rendre répéta Elizabeth en hochant la tête sans le regarder.

– Bon, acquiesça Olivier, puisque tu es venue pour ça …

Il attendait une répartie d’Elizabeth, une dénégation, quelque chose en sa faveur … qui ne vint pas. Il partit seul en ville reprendre des contacts et visitequelques agences. Elizabeth passa l’après-midi dans le jardinà lire et à somnoler. Le soir venu, ils firent ensemble un tour en ville pour visiter un temple aux fenêtres ovales qu’Elizabeth aimait et ils dînèrent sous la paillote du petit restaurant Thai que le groupe affectionnait en janvier…

Le lendemain était le jour du marché. Il faisait très doux mais très humide aussi. Une brume légère flottait au-dessus du lac. A huit heures à peine, ils descendaient vers l’embarcadère sous une petite pluie fine

– On y va vraiment ? risqua Olivier

– Bien sur répondit encore Elizabeth.

La pirogue les attendait. Elle était équipée de deux grands parapluies bleus qui les abritèrent pendant le trajet. Elle revoyait les jardins flottants, les hautes maisons grises sur pilotis dont les fenêtres grandes ouvertes témoignaient d’une humidité ambiante qu’aucun courant d’air ne parviendrait à assécher. Le dos appuyé aux genoux d’Olivier assis derrière elle, elle se laissait aller au rythme de la pirogue, à l’étrangeté du paysage. Une demi-heure plus tard, on accostait: il fallait écarter d’abord les petits marchands de souvenirs et de cartes postales, reprendre le chemin d’herbes sous les grands saules. Elizabeth était plus anxieuse qu’elle ne voulait le laisser paraître. Elle souffrait à l’idée de rendre son petit Nat et souhaitait que la femme qui le lui avait vendu fut introuvable. Une autre idée germait dans son esprit…

– A toi de jouer ! dit Olivier en se penchant vers elle. Je vais sous la tente rouge où ils servent une soupe aux épices, la meilleure du pays ! Tu m’y retrouves quand tu veux.

Elle le regarda s’éloigner, faisant mentalement, sans bouger, le tour des étals. Elle se souvenait : c’était là-bas, à l’extrémité la plus éloignée du lac que devait se trouver la femme qu’elle recherchait. Peut-être lui achèterait-elle quelque chose, mais sa décision soudain était prise: elle ne lui rendrait pas le petit Nat. Elle frémissait à l’idée qu’il serait aussitôt revendu à d’autres touristes. Alors, elle se sentit légère et libre. Un rayon de soleil s’était glissé entre ses épaules là où, dans son sac reposait encore le petit Nat, et elle se dirigea vers les antiquaires. A l’emplacement où elle aurait dû la trouver, un vieil homme alignait une foule de petits bouddhas debout, assis, couchés. Tant bien que mal elle se fit comprendre:

– Où était la femme qui était là en février?

– Partie, loin, loin , au-delà des montagnes..

– Quelles montagnes?

– Là-bas, là-bas … Il tendait les bras vers les chaînes de collines bleues et mauves qui s’élevaient dans la brume au-dessus de la rive Est du lac. Le soleil éblouissait Elizabeth qui crut pourtant distinguer par ci, par là, un temple dont la coupole miroitait dans le lointain.

– Le nom de la femme?

Il ne comprenait pas, fit signe en fermant les yeux qu’elle était morte peut-être. Il ne savait pas. Elle le remercia et, tranquillement, rejoignit Olivier.

– Alors ? demanda-t-il

– Alors, rien. Je ne l’ai pas trouvée.

– Je te l’avais bien dit, elle a du filer ailleurs ou bien elle est en prison. Mais que comptes-tu faire maintenant ?

– J’ai réfléchi. J’ai une autre idée. Tu as dit que ces femmes volaient des objets dans les temples des montagnes Il faut retrouver le temple du petit Nat !

– Décidément, tu es complètement folle ! dit Olivier. Et tu comptes t’y prendre comment ? Il y a des dizaines de montagnes, des centaines de temples.

– Mais on se fera passer pour des pèlerins. On ira de temple en temple. Au besoin on montrera le petit Nat aux gens et on demandera d’où il vient.

Ils regagnèrent le lac et la pirogue fila de nouveau entre les jardins flottants où s’activaient les paysans. Elle poursuivait:

– Quand l’homme m’a dit qu’elle était partie, il m’a montré les montagnes vers l’Est , et, juste dans cette direction, il y avait une coupole dorée qui brillait, à mi-pente à peu près.

Olivier soupira mais, soudain intéressé, il ajouta:

– Eh bien, nous irons nous balader par là. J’ai pris quelque contacts hier en ville pour le trek que je voulais organiser, tu sais … quelque chose comme « De la Birmanie à la frontière chinoise « ou bien « Vers la vallée des diamants ».

Elizabeth souriait: c’était lui qui semblait un peu fou maintenant ! Il réfléchissait: il fallait que les interdictions de passer soient levées car, au delà de Mogock, c’était une région peu sûre au delà de laquelle des bandes organisées passaient la frontière par des cols non gardés pour échanger contre de l’opium, jade et pierres précieuses, des territoires où les Dakoïts faisaient la loi il n’y avait pas ,si longtemps, où les ethnies continuaient à s’affronter…

– Puisque nous ne prendrons rien d’autre avec nous que le petit Nat, disait Elizabeth, nous passerons pour des pèlerins. Les gens nous accueilleront et nous montreront le chemin.

Olivier riait maintenant devant tant d’enthousiasme et de naïveté et il était touché par la confiance aveugle que lui témoignait Elizabeth. Oui, il serait un des premiers à proposer ce genre de trek. Ils allaient rencontrer des indigènes, tenter de leur parler, reconnaître des sentiers, des villages … La pirogue approchait maintenant de la ville. Les femmes lavaient leur linge au bas d’escaliers donnant directement sur le lac qui se resserrait à cet endroit. Sur les rives, les enfants jouaient au ballon et se poursuivaient. L’après-midi, Olivier retourna en ville s’enquérir des sentiers à prendre pour rejoindre le premier temple et savoir s’il existait en montagne des villages où s’approvisionner. Oui, jusqu’à un certain point c’était possible. Le chemin qui partait du lac accédait à trois temples successifs et des sources coulaient dans un bassin bassin auprès de chacun d’eux. Juste avant le col, un village devait regrouper une centaine de bergers et montagnards. Après, on ne savait plus rien.  Mieux valait ne pas s’y risquer … Il acheta des fruits, des biscuits, du thé. Pour le reste, ils verraient bien. Ils ne partaient pas pour plus de deux ou trois jours ! Ils passèrent encore une journée à Nyaungshwe puis, le beau temps étant tout à fait revenu, ils se mirent en route.

Ils gagnèrent en barque la rive opposée au marché. De là, par un sentier à travers les marais, on accédait, au pied de la montagne, à un escalier moussu qui montait vraisemblablement jusqu’au premier temple. Ils s’y engagèrent. De temps en temps une terrasse herbue ponctuait la montée, un arbre généreux entouré d’une banquette de pierres leur offrait son ombre et un peu de repos. Elizabeth, à sa grande surprise, ne ressentait ni douleur, ni fatigue mais grimpait, légère. Ils admiraient les éclairages changeant sans cesse sur le lac et les vues nouvelles qu’ils découvraient au fur au cours de leur ascension. Il y eut un coucher de soleil somptueux, le ciel passant de l’or au pourpre au-dessus d’un horizon rose indien strié de toutes les nuances de vert avant de se noyer dans le bleu crépusculaire. La nuit tombait lorsqu’ils arrivèrent au premier temple. Une lampe à huile qui semblait veiller, posée à même le sol à l’intérieur, projetait des lueurs sur les murs où se devinaient des fresques. On y distinguait des Nat semblables à celui d’Elizabeth mais de grande taille. Ils semblaient réunis comme en concile. Non loin de là quelques cabanes de berger devant lesquelles un feu se consumait se dissimulaient sous les arbres. Olivier, laissant Elizabeth préparer leur gite à l’abri de l’auvent destiné aux pèlerins, s’en alla à la recherche des bergers et revint bientôt porteur d’un morceau de fromage et de quelques renseignements. Oui, le chemin se poursuivait jusqu’à un autre temple mais il était dangereux de poursuivre. Il y avait eu des combats, des règlements de compte au village de la montagne et on leur conseillait plutôt de redescendre.

Ils dînèrent frugalement sur l’esplanade du petit temple, contemplèrent un moment les étoiles en réfléchissant. Ni l’un ni l’autre ne désirait abdiquer si vite. Demain serait un autre jour et l’on verrait bien ! Elizabeth avait sorti le petit Nat de son sac, la peinture dorée qui recouvrait les plis de son manteau semblait plus vive, les petites pierres bleues brillaient dans la nuit. Il n’avait plus l’air triste mais un drôle de sourire prolongeait ses lèvres en moustaches félines. Olivier, roulé dans une couverture, dormait déjà. Elle s’endormit à son tour sans même s’en apercevoir.

Le jour suivant, il faisait décidément trop beau pour renoncer. Ils remplirent leur gourde à la source qui coulait d’un rocher et, par un sentier plus raide, plus ardu où, plus d’une fois, il fallut se frayer un passage à la machette entre les lianes et les épineux, ils montèrent sans faire de halte malgré les gouttes de transpiration dues à l’effort et à la chaleur de midi qui leur brûlaient les yeux et les longues éraflures qui zébraient leurs jambes. S’arrêter aurait trop facilement été un prétexte à faire demi-tour, à renoncer ce à quoi ils ne voulaient ni l’un ni l’autre se résoudre. La nuit tombait quand ils arrivèrent au second temple.

Une odeur acre et forte, un triste spectacle les y attendaient. Le temple avait presqu’entièrement brûlé. La porte sculptée était tombée, très endommagée par les flammes. Le toit de tuiles vernissées s’était effondré. Des poutres à demi carbonisées jonchaient le sol de pierre. Seuls quelques murs inégaux tenaient encore debout mais les fresques étaient rongées par les flammes et indéchiffrables.

Qui avait bien pu faire cela et pourquoi ? Une vengeance, mais contre qui? Peut-être pour qu’on ne monte plus du lac jusque là. Cela expliquerait la crainte des bergers et l’état d’abandon du sentier … à moins que précisément on ait abandonné le sentier par ce que le temple avait brûlé … Ils étaient là, déçus et perplexes, quand un moine qu’ils crurent d’abord à moitié fou, sortit des fourrés en gesticulant. Comptant sur ses doigts, il expliqua que le temple avait brûlé le dernier jour du mois de mars et il leur fit comprendre par des mimiques et de grands gestes que les auteurs du crime, car on s’était battu et il y avait eu des morts, venaient du haut des montagnes et même de l’autre côté des montagnes, et qu’ils étaient nombreux. Là-dessus il repartit et disparut aussi vite qu’il était arrivé les laissant complètement désorientés.

Olivier se voulait rassurant. Il disait qu’il l’avait prévenue des règlements de compte entre bandes rivales. Des Dakoïts encore ! Mais, puisqu’ils avaient brûlé le temple et coupé le chemin, ils n’allaient pas revenir de sitôt. Le lendemain, Ils tenteraient tous les deux de retrouver le moine qui avait dû trouver refuge dans le village avant le col. Ils préparèrent leur bivouac sous le couvert de quelques petits chênes et s’installèrent pour dîner sur l’esplanade de ce qui avait été le deuxième temple. La nuit tombait mais, de là où ils étaient assis on avait encore une vue magnifique sur le lac et les villages qui le bordaient. Sur l’eau violette, clignotait la lanterne d’un pêcheur, et les maisons qui, dans la journée, avaient semblé vides à Elizabeth s’éclairaient une à une, comme en réponse aux milliers d’ étoiles qui apparaissaient petit à petit sur la voûte céleste. Après le choc sinistre de leur arrivée, un grand calme, une grande douceur les enveloppait dans le crépuscule. Elizabeth se remémorait quelques vers de Verlaine:

un vaste et tendre apaisement

semble descendre du firmament

C’était cela, exactement. Elle s’appuyait à l’épaule d’Olivier qui l’entourait de son bras. Une même couverture les protégeait de froid de la nuit en montagne. Leurs pensées cependant divergeaient.

Olivier se disait que ce lieu d’où on avait une si belle vue pouvait servir à l’observation du lac, offrait la possibilité d’échanger des signaux et, si les incendiaires voulaient écarter moines et pèlerins, ils devaient vouloir utiliser cet endroit comme lieu de surveillance … Bref, il ne ferait pas bon pour eux de rester ici trop longtemps …

Elizabeth songeait à tout autre chose.. Le moine avait dit: le dernier jour du mois de mars. Oui, le temple avait brûlé le dernier jour du mois de mars. Or, c’était ce jour-là même qu’ elle était allée consulter le sorcier et c’était ce soir-là, en rentrant chez elle, qu’elle avait constaté avec émoi… que le petit Nat avait pleuré. Il était donc bien chez lui dans ce temple dévasté par des bandits. Elle était bouleversée. Fallait-il l’abandonner là et, si oui, où ? Elle ne voulait rien dire à Olivier, sûre de n’être pas comprise et de passer pour folle à nouveau. Cependant, avant de se coucher, elle se pencha vers son sac. L’écharpe qui entourait le petit Nat était à nouveau humide. La rosée du soir ? Sans doute. Olivier revenait se coucher.

– Essayons de dormir quelques heures dit-il, on décidera demain ce qu’il convient de faire.

– D’accord, dit-elle doucement.

– Côte à côte, ils se glissèrent dans leurs sacs de couchage, le petit Nat sagement posé entre eux.

Quand elle se réveilla le soleil était déjà haut. Olivier, sur l’esplanade du temple, regardait le chemin qu’ils avaient parcouru. A côté d’elle , rien ! Le petit Nat avait disparu.

– Tu as pris le petit Nat ? risqua Elizabeth

– Bien sûr que non. Pourquoi?

– Il a disparu.

Ils cherchèrent dans l’herbe auprès d’eux, dans les couvertures, dans le sac d’Elizabeth dont l’émoi grandissait. Rien!

– Il est rentré chez lui! osa dire Olivier. Mais il se reprit. Le moine est peut-être revenu pendant la nuit et il l’aura pris sans nous réveiller..

– Mais il ne savait pas que je l’avais, il n’a pas pu le voir et il nous aurait réveillés.

Elizabeth, sans vouloir l’avouer, voulait croire à la première hypothèse: le petit Nat était reparti de son plein gré. C’était déraisonnable et inavouable mais il fallut bien admettre qu’il n’y avait plus de petit Nat et Olivier lui ayant fait part de ses réflexions de la veille sur les dangers qui les menaçaient, elle dut convenir qu’il leur fallait interrompre leur trek et retourner au lac au plus tôt. La descente fut morose. Ils avaient tous les deux imaginé une aventure plus longue et plus grandiose. Ils allèrent d’une seule traite au bas de la montagne. Malgré un nouveau coucher de soleil extraordinaire sur le lac et les montagnes environnantes, malgré le parterre de fleurs mauves qui avait fleuri après la pluie et semblait un tapis déroulé exprès pour eux de l’escalier jusqu’au lac, les trois grues blanches qui s’envolèrent lorsqu’ils atteignirent la pirogue, ils restèrent sombres et préoccupés.

Le soir à l’hôtel, ils décidèrent qu’ils quitteraient le lac dès le lendemain matin. Olivier avait une nouvelle idée:

– Je vais t’ emmener à Kalaw. Il fait beau, ce sera très agréable. Peut-être y retrouveras-tu tes amis anglais. Tu pourras te promener, lire, visiter les jardins. Moi, je verrai ce que je peux organiser à partir de là, ce sera plus facile. Des treks existent déjà dans les montagnes mais je ferai ma propre route pour l’hiver prochain.

Elizabeth acquiesça. Elle ne songeait encore qu’ à son petit Nat. Comment avait-elle pu le perdre ainsi : il aurait glissé dans les herbes, les brindilles, les cendres. Perdu, abandonné, volé? Elle ne le retrouverait jamais. Pourtant, elle ne voulait pas trop s’éloigner encore. C’était trop triste ! Quelques jours dans cette station d’altitude seraient une transition, une pause pour réfléchir encore à cette aventure étrange.

Dans la matinée du jour suivant, ils quittèrent l’hôtel. Olivier avait loué une voiture, ils sortirent de la ville, longèrent un moment le lac et il lui proposa une halte aux sources chaudes mais elle n’avait le coeur à rien et refusa. Alors, par une belle route qui se déroulait comme un serpent nonchalant sur les flancs de la montagne où, de terrasse en terrasse, se pressaient les rizières, les vergers de citronniers et les plantations d’arbres à thé, ils gravirent les pentes de cette montagne plus civilisée sur cette autre rive et arrivèrent vers midi à Kalaw. Ils eurent vite fait de parcourir la rue principale de la petite station qui gardait de son passé colonial, entre jardins d’orangers et maisons victoriennes, un charme ambigu. Ils découvrirent un hôtel de briques rouges au portail assailli de bougainvilliers rouges et jaunes qui leur plut aussitôt.

Les chambres étaient vastes et meublées dans un style art-déco très authentique. Toutes étaient pourvues d’un balcon garni de fauteuils à bascule en rotin ciré. L’allée du parc qui menait à une piscine désuète aux céramiques bleu délavé, était bordée de frangipaniers en fleurs au parfum sucré et entêtant. Une bignonne rose courait sur un muret de pierres. Elizabeth souriait à nouveau.

Se rendant à l’heure du dîner dans la salle à manger, ils croisèrent, sous les lustres au cristal un peu ternis, les Anglais rencontrés à Hanoi : Ann, Maggy, Derek et Peter qu’elle présenta à Olivier. C’était à la fois mondain et familier, tellement différent de ce qu’ils venaient de vivre ! Ils ne firent que se croiser ce soir-là mais se donnèrent rendez-vous à la piscine le lendemain matin.

Olivier nagea quelques longueurs puis s’en fut à ses agences. Ann et Maggy voulaient faire des courses et Derek les accompagna. Elizabeth se trouvant en commun avec Peter une passion pour la littérature, ils restèrent plus longtemps au bord de la piscine devisant de leurs écrivains favoris puis ils quittèrent l’hôtel pour faire ensemble le tour de la petite ville se promettant de poursuivre leur conversation dans un café de Londres en automne. Tous se retrouvèrent à l’heure du thé sur la pelouse de l’hôtel où les rejoignit Olivier, enchanté des contacts qu’il avait pris et des possibilités qui s’ouvraient devant lui.

Le lendemain pourtant, ils regagnaient Rangoon. Malgré l’insistance d’Olivier qui voulait lui faire découvrir les charmes de la capitale, les bouquinistes, les antiquaires, les bijoutiers et les temples qu’elle n’avait pas eu le temps de voir, Elizabeth ne se laissa pas tenter. Elle désirait rentrer en France au plus vite, reprendre une vie « normale ». Olivier, déçu, ne comprenait pas. Il l’emmena cependant dîner au « Strand » le dernier soir, entre la grande poste et l’ambassade d’Angleterre. C’était très « chic ». Entre les colonnes de marbre blanc s’alignaient des tables de teck presque noir recouvertes de nappes d’un blanc étclatant sous la lumière tamisée des grands lustres. Ils burent du champagne et dégustèrent les fameux doughnuts au foie gras. Tous deux étaient émus et joyeux de terminer magnifiquement ce hasardeux périple.

Le lendemain matin il la reconduisit à l’aéroport. Ils allaient se séparer. Tous leurs souvenirs refluaient dans une émotion commune . Elle se laissa aller contre son épaule et il la serra dans ses bras. Puis elle disparut.

Trois mois passèrent. Elizabeth se portait comme un charme. Elle avait repris ses randonnées, montait et descendait l’escalier de sa tour avec allégresse. Elle avait revu le « sorcier » qui avait constaté avec satisfaction que ses énergies étaient, à nouveau, bien en place et il avait alors accepté d’être payé « ce qu’elle jugerait bon » .

L’été passa. Elle écrivait un soir à Peter qui l’attendait à Londres en octobre quand le téléphone sonna. Il était très tard et en fut un peu effrayée. C’était Olivier. Il semblait très joyeux, très excité :

– Tu ne devineras pas, disait-il

– Quoi, mais quoi ? demandait Elizabeth

– J’ai un cadeau pour toi.

– Un cadeau, mais pourquoi?

– Ecoute… Après un silence, il déclara : j’ai retrouvé le petit Nat !

– Mais comment ? disait Elizabeth stupéfaite.

– Je suis retourné à Inlé, au marché des voleurs. La femme était revenue, elle avait le petit Nat et elle me l’a revendu ! Je l’ai racheté pour toi. Reviens le chercher..

Elizabeth, d’une voix blanche mais ferme, coupa:

– Non. Et elle répéta: Non, c’est fini.

– Mais qu’est-ce qui est fini? dit Olivier surpris et peiné.

– Tout ça, c’est fini, toute cette histoire. Le petit Nat doit rester dans son pays.

– Mais je ne vais quand même pas le remmener là-bas !

– Certainement pas, dit Elizabeth. Garde le. Je t’en prie. Chez toi, il est dans son pays.

– Mais alors, tu reviendras le voir ?

– Pourquoi pas ? dit Elizabeth pensive. Elle ajouta: le trek dans les montagnes, tu le fais quand ?

Françoise Autin

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