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On est en Suisse, on est dans les Ardennes, dans les Vosges, un pays de montagnes basses et usées, aux vallées humides, sombres en hiver et qui, dès l’automne, recueillent de grands brouillards laiteux dont la masse opaque estompe les formes des vivants, ralentit leurs gestes, étouffe les rires et les jeux des enfants.

Ce n’est pas la Suisse, non, ici, rien de cette matière épaisse qui recouvre la toile, rien de ces teintes sourdes ne permet d’espérer entendre au loin résonner les sonnailles de troupeaux alertes, impatients de laisser l’obscurité de leurs étables d’hiver pour le grand air et l’herbe fraîche des alpages. Non, rien de cela.

Ici se fond dans le brouillard la masse sombre des bœufs, « Bœufs aux labours sur la côte d’Antifer », lourds bestiaux au pas pesant, harassés par les charges que leur confient les hommes et les hommes, à leurs côtés, peinent plus encore sous leur charge de vie. Ici les bêtes dans ce cadre se résignent et nous, de l’autre côté de l’image, comme elles, nous survivons.

Depuis si longtemps nous vivons et nous résistons dans le sombre et le gris que nos gestes se sont rétrécis, nos langues se sont empâtées contre nos palais silencieux et nos pas se sont raccourcis. Nous marchons à petits pas donc, mais nous marchons, nous marchons et nous regardons, nous guettons dans le brouillard les notes de couleur qui lui auraient échappé, l’éclat de couleur qui lui échappera et qui, engendré par la brume, nous rendra le mouvement, deux petites taches rouges peut-être qui, malgré nous, nous apprendront à danser.

Et face au grand mur blanc, nous attendons, nous espérons le jour où la peinture fendillera, ouvrira un passage peut-être. Et l’enduit craquèle, une fente s’écarte, se creuse et face à nous, c’est une femme qui déboule de son cadre à la renverse et nous bouscule, chevelure écroulée, jambes enchevêtrées et tout en haut, qui me font signe, deux petits pieds chaussés de rouge ont aboli la pesanteur et dansent, ils dansent, jouant de l’air et des couleurs qu’ils animent autour d’eux.

Depuis longtemps, loin derrière moi déjà, les bœufs sont à l’arrêt, ressaisis par leurs brumes. Au centre de la pièce, la grande forme alanguie d’un billard fantomatique sous son linceul n’intrigue plus personne.

La femme à la renverse, de son mouvement me pousse vers une troisième image, vers ce quai où de grands navires industrieux refusent maintenant toute marchandise. Ils stationnent. Enveloppés de fumées grises, ils patientent, ils attendent que s’opère en eux la métamorphose qui les conduira en pleine mer, ils se préparent à déployer la grande voile blanche où se croiseront tous les vents, ils rêvent la houle des océans sans rivage.

Autour de moi, la vaste pièce sans usage réservé offre l’indécision des possibles. Les images ont pris place. Entre les images, de mur à mur, la maison prend place.

Odile Vincent

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