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Nationale 7, sans retour

Une poussière sèche saturait l’air irrespirable de Taulignan. De nombreux jours sans pluie, des rues et des trottoirs surchauffés, une place centrale suffocant dans la fournaise, il était presque midi. L’arme au poing il pénétra dans le bureau de Poste, « once upon a time in the west » jouait en sourdine dans ses oreilles, ultime renfort à la détermination de ses pas.

A quelques minutes de la fermeture un seul préposé restait debout à un guichet et faisait sa caisse en silence. Il ne lui manquait que la visière et les lustrines, se dit-il ironiquement. Les rideaux déjà baissés plongeaient les lieux dans une pénombre apaisante. Calmement il braqua le postier mollement affairé qui n’avait même pas levé les yeux.

– La caisse gentiment, ou je tire !

Réflexe, il faut bien le qualifier de stupide – qui allait répondre à son S.O.S. à cette heure la plus chaude de la journée et à Taulignan ? – le débonnaire employé appuya sur l’alarme (tout ça pour 160 € et quelques carnets de timbres …..) et ne déclencha qu’une brutale réplique du revolver : une balle entre les deux yeux. La victime s’affaissa immédiatement.

– Quelle connerie la vie, eût-elle le temps de se dire.

L’assassin, Arnaud de Fustignac, auteur un temps à la mode et acteur brièvement adulé puis brutalement délaissé par un public capricieux et versatile, avait vu son étoile pâlir aussi rapidement qu’elle avait su briller au firmament éphémère du fragile panthéon de notre monde festif et impitoyable. Quel faux pas avait-il eu l’impudence de commettre, il ne le comprit jamais, mais le jugement fût sans appel, les femmes en général et la sienne en particulier l’avaient toutes abandonnées, dans quel ordre, cela importait peu d’ailleurs, et puis enfin tous les autres. Seul, ruiné et sans ressources, au plus chaud de l’été dans un Paris désert pour lui, feue sa cour ancienne n’était manifestement pas abonnée à Paris-Plage, il avait, brutalement et sans raison autre qu’une détresse totale et un désespoir absolu, décidé de quitter la capitale pour rallier Avignon, Mecque estivale de ce monde duquel il avait été banni. Rassemblant à la hâte quelques effets, dont, on ne sait jamais, ça peut servir, le vieux revolver d’ordonnance qu’il avait trouvé dans la table de nuit de son père récemment décédé, un abandon de plus avait-il coutume, non sans humour, de se dire à lui-même.

Il prit à l’aube la route d’Avignon, ressassant pendant des centaines de kilomètres sa nouvelle obsession : « Avignon, voyage du dernier salut, Avignon, voyage du dernier salut …….. ». Passant à Taulignan et dans l’impérieuse nécessité de trouver de l’argent pour continuer son trajet vers « le dernier salut », il remarqua le bâtiment de la Poste qui, proie apparemment facile, s’offrait à lui sur cette place déserte.

Après avoir méthodiquement vidé le tiroir de la caisse -160 € et quelques carnets de timbres – il sortit sans hâte de l’établissement et monta calmement dans sa voiture. Ce calme qui, jusqu’à cet instant l’habitait, fit place à un douloureux nœud dans la gorge. Lui, d’un naturel pacifique, prit brutalement conscience d’avoir franchi un point de non-retour. Le leitmotiv « Avignon, voyage du dernier salut », message insensé d’espoir qui lui avait fait prendre la route, fut sans préavis remplacé par un moins prometteur « tu es un assassin maintenant» qui tourne à présent en boucle dans sa tête et vire crescendo au délire. « Tu es un assassin maintenant, tu es un assassin maintenant …….. ».

Bien que le soleil fût à présent à son zénith et la lumière aveuglante, la route porteuse d’une folle espérance ce matin se transforma insensiblement en un tunnel qui le terrifia. Les mains crispées sur le volant, cou et épaules noués et brûlants sous la tension qui montait en lui, il se dit qu’il n’avait que deux heures avant que l’alerte ne fût donnée. Deux heures pour trouver une solution à la situation de merde dans laquelle il s’était foutu.

« Tu es un assassin maintenant, tu es un assassin maintenant ………. ». Il discernait à peine les bords de la petite route, Montbrison-sur-Lez avait-il crût identifier sur un panneau. Il avait un peu faim et la gorge sèche. A jeun depuis son départ à l’aube ce matin de Paris, il en fit rapidement son objectif,ce qu’il réussit au bout de quelques kilomètres. A peine entré dans le village il distingua sur sa gauche une petite route de traverse bordée de maisons. Il l’emprunta et roulant au pas aperçut à la sortie du premier virage un ensemble bâti de magnifique allure posé au milieu des vignes et des lavandes. Il stoppa net devant un grand portail. A présent fugitif, l’instinct de survie qui dorénavant l’habitait le portait à toutes les audaces. Il sortit de la voiture et, s’assurant d’une main ferme le revolver qu’il avait remis dans sa poche droite, il actionna vigoureusement de l’autre la cloche du portail. Sans réponse, tel un britannique débarquant aux Malouines, il escalada le mur somme toute assez bas qui protégeait les lieux et se retrouva dans un petit jardin. Laissant à main gauche un charmant pigeonnier, en trois enjambées il gagna une terrasse bordant l’ancienne bergerie qui lui faisait face. Ce jardin, le pigeonnier, la treille qui coiffait la terrasse, tout lui rappelait la Toscane, il en ressentit un apaisant réconfort et par une porte providentiellement mal fermée pénétra dans la maison.

Il entreprit d’explorer toutes les pièces, ouvrit un nombre incalculable de portes. L’ensemble était en fait un fascinant emboîtement de différentes habitations. Les pièces d’origine, chambres, salons, bureaux, cuisines, salles à manger, de bains, de billard, alcôves et recoins, paliers agrémentés d’élégantes et longues rampes en fer forgé avaient été comme redistribuées ou crées dans un ensemble plus vaste. De magnifiques sols en larges dalles blanches anciennes assuraient la continuité entre les pièces des différents étages, les escaliers et les terrasses. Il avait l’impression de feuilleter un album dans lequel on aurait reclassé avec intelligence les photos de différentes maisons aujourd’hui disparues. Il put ainsi se désaltérer d’une eau fraîche bienfaisante en divers endroits, picorer de-ci de-là des fruits et des gâteux en traversant des remises ou des celliers. Un palais aux mille recoins, aux mille cachettes, voilà ce qu’il se dit. Cette déambulation labyrinthique le faisait constamment passer d’une maison à l’autre et il lui fallut un certain temps pour en démêler la complexité.

Quand il crut avoir apprivoisé l’intérieur, il ouvrit la porte donnant sur la terrasse la plus élevée, et ce fut un choc absolu.

– Mon théâtre, s’écria-t-il.

D’émerveillements en émerveillements, le corps en sueur et prêt à défaillir à chaque instant, la plus grande scène, le plus fabuleux plateau du monde, escaliers, balcons, terrasses, rampes et rambardes, arcades et loggias, s’offrait à sa contemplation. Lui, un si grand acteur à qui un méprisable public avait coupé les ailes, allait pouvoir donner libre cours à son fabuleux talent. Tel un danseur qui, dans ces chorégraphies modernes commence par décomposer et esquisser de petits pas avant de développer de plus vastes mouvements, il s’élança, prit littéralement possession du décor qui lui était donné et, en grand professionnel, s’élança fiévreusement dans de folles arabesques, partit dans de grands tours, grand hanneton pris sous une cloche, entrant et sortant de la maison par toutes les issues possibles. L’ivresse le gagna. Il circulait de plus en plus vite, convoqua les auteurs, Goldoni, Bizet, Verdi, Donizetti, tour à tour chantant ou récitant, profitant de ses passages par les chambres qu’il prenait pour des loges, pour se travestir de manière souvent grotesque, et ressortir en déclamant et vocalisant furieusement, « oui, madame, vous l’avez dit, je suis fou de vous……. », « l’amour est un oiseau rebelle…… », « libiano ne ‘ lieti calici…………. », s’emparant totalement de l’espace, passant sous des arcades, réapparaissant aux balcons, sautant des terrasses, il était proche de la folie. Le contenu des penderies à présent vidées jonchait les chambres. A chacune de ses traversées, il y puisait frénétiquement de nouvelles parures, accélérant de plus en plus ce qu’il croyait être des changements de tableau, il devait impérativement ce soir surprendre le public à chacun de ses passages, le foudroyer littéralement, l’anéantir totalement d’admiration, le mettre KO d’extase par des costumes de plus en plus étranges et des prouesses de plus en plus incroyables. Il entendait d’ailleurs de plus en plus fort une rumeur, un grondement qui s’amplifiait de seconde en seconde, ce public applaudissant frénétiquement, à présent en délire, hurlant, sifflant entre ses doigts comme des teenagers à un concert de Madonna. Ces ovations le portaient aux plus grandes extravagances. Epuisé, il s’arrêtait brièvement pour saluer, reprendre son souffle puis, infatigable, repartait en vocalises, acrobaties et déclamations.

Arriva le moment où, se penchant par-dessus la rambarde la plus haute du balcon le plus haut, les cintres croyait-il, il crut apercevoir un couple qui applaudissait encore plus frénétiquement que les autres à ce spectacle total. C’étaient les époux A. qui rentraient chez eux, surpris mais bon public. Soit qu’il se penchât un peu trop vivement pour les saluer, soit qu’il pensât que le temps était venu pour cette apothéose unique de mettre fin dans la gloire à sa piteuse histoire, il bascula définitivement dans le vide. Il était mort en scène.

Patrice Boré

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