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A propos du Ravissement de Lol V. Stein

D’après Philippe Meyer.

Dans Écrire, Marguerite Duras se confie sur la naissance de son livre Le Ravissement de Lol V. Stein. Elle y dit ceci « C’est à Trouville que j’ai arrêté dans la folie le devenir de Lola V. Stein. » C’est à partir d’une incroyable souffrance qu’avec courage, elle s’offre à sortir d’une résignation infinie par une solution imaginaire : l’écriture. En 1963, l’écrivaine s’installe dans un appartement des Roches Noires à Trouville, un hôtel au bord de la mer où Marcel Proust avait séjourné et écrit. Marguerite Duras est plongée dans une instabilité profonde. Elle se trouve confrontée à la tyrannie de la fin d’une histoire d’amour passionnelle avec Gérad Jarlot, la folle rêverie d’une profonde régression. Elle est également en prise avec le retour d’inséparables abus d’alcool et elle se rend compte que son écriture avait besoin d’un autre souffle. Son écriture romanesque n’étant plus adaptée de par sa forme conventionnelle à ce qu’elle cherchait à dire d’étrange et de discordant : Le ravissement de Lol V. Stein avance par vagues lentes qui culminent en instants de révélations. C’est le mouvement intérieur d’une personne autre qu’elle-même qui se trouve privée de Gérard Jarlot, ainsi que d’alcool. C’est une écrivaine, une femme qui va devoir, pour éviter de se trouver au bord du vide, d’arrêter la folie dans le devenir de Lola V Stein. Le vide : un abîme où son imaginaire et son écriture vont la maintenir. Elle sent qu’elle chavire. Elle va se perdre. Au bord de l’aphanisis [perte ou crainte de la perte du désir sexuel], un effondrement intérieur, le rêve d’un amour passionnel se dérobe en elle. Il est en même temps la révélation que tout pouvait n’être qu’illusion. Les absorptions d’alcool incessantes, la violence entre elle et son amant la faisaient dériver dans la recherche acharnée de jouissances jusqu’à des zones de perdition qui ne cessaient de croître. C’est là qu’elle se retire et s’isole dans l’appartement de Trouville où, dans le devenir de Lola V. Stein, son regard semble plonger dans un mystère profond. Le personnage de Lol V. Stein fixe l’écrivaine jusqu’à sa conscience même, trop intensément pour être supporté longtemps. Mais il y a l’écriture. Et seule l’écriture lui permet, dans son recueillement, sans se laisser distraire, de se sauver en nous révélant son profond génie.

Au cours de ce travail, Marguerite Duras se sépara de Jarlot momentanément et, pour un moment du moins, aussi de l’alcool : elle se fait hospitaliser pour une cure de désintoxication. Il y a à ce sujet le bouleversant livre de Yann Andréa : M.D. Marguerite Duras ou peut-être comme le dit la langue anglaise, Medical Doctor. Le ravissement de Lol V. Stein prit naissance dans la révélation d’une profonde désillusion dans l’épreuve d’une perte, et le face-à-face avec le vide. « Se trouver dans un trou, au fond d’un trou, dans une solitude quasi-totale et découvrir que seule l’écriture vous sauvera. » Et c’est à partir du bord de ce trou que l’écrivaine trouvera une libération par l’écriture d’une vraie découverte : Lol V. Stein. Dans un évanouissement de ses refuges supposés qui auraient pu la rendre folle, Marguerite Duras trouva comment dominer cette prise par un arrêt, ce que seule l’écriture pouvait lui offrir. Le narrateur du roman s’appelle Hold [mot anglais qui signifie : arrêt, tenue, appui, soutien]. L’Écriture fait face à la menace d’un effondrement de l’écrivaine et c’est là qu’elle se sauve dans une invention d’un sujet autre qu’elle-même qui la mène vers la création d’un autre lien à la fois autant symbolique qu’imaginaire.

Marguerite Duras écrit : « Il y a une folie d’écrire, qui est en soi-même, une folie d’écrire furieuse, mais ce n’est pas pour cela qu’on est dans la folie. Au contraire. L’écriture c’est l’inconnu. Avant d’écrire, on ne sait rien de ce qu’on va écrire. Et en toute lucidité. C’est l’inconnu de soi, de sa tête, de son corps. » La crainte de l’effondrement créé des angoisses face à ce qu’il y a après : l’inconnu. Elle se trouve face au vide qu’elle crée dans l’arrêt de la folie dans la folie d’écrire. La folie en soi peut viser à combler le vide mais seule l’écriture procure la révélation d’un autre ordre, d’une autre lueur. L’écriture est le serti de l’inconnu. Elle contourne ainsi le lieu d’un vide, celui d’une perte et la crainte d’un effondrement. Face aux ténèbres, l’écrivain dit s’être aperçu tout d’un coup qu’elle s’écriait, pendant qu’elle écrivait : «… c’est ça qui m’a fait crier, je me souviens de ça, ça ne m’était jamais arrivé avant. J’écrivais, et tout d’un coup j’ai entendu que je criais, parce que j’avais peur. » Avant d’ajouter dans une lucidité singulière « C’est sans doute l’état que j’essaie de rejoindre quand j’écris ; un état d’écoute extrêmement intense, voyez, mais de l’extérieur. Quand les gens qui écrivent vous disent : quand on écrit, on est dans la concentration, je ne me possède plus du tout, je suis moi-même une passoire, j’ai la tête trouée. Je ne peux m’expliquer ce que j’écris que comme ça, parce qu’il y a des choses que je ne reconnais pas, dans ce que j’écris. Donc elles me viennent bien d’ailleurs. » Selon Duras, « les espaces vides de l’écriture représentent ce rapport défaillant. » Face au vide : la révélation de la cause de ses pertes : « L’homme et la femme sont irréconciliables et c’est cette tentative impossible et à chaque amour renouvelée qui en fait la grandeur ». Lol V. Stein est l’écriture même des impressions d’un amour presque oppressant et Marguerite Duras de dire : « Il y a une chose troublante, c’est que je l’aime infiniment et cela, je ne peux pas m’en débarrasser. » L’amour pour Lol V. Stein est l’amour pour ce qui se trouve en-dehors du réel, d’un amour qui se métamorphose pour se situer dans la dimension symbolique de l’amour lui-même. C’est ainsi qu’il devient alors la source d’où sort l’invention de l’inédit. Au cours d’une interview avec Michèle Porte, Marguerite Duras souligne :« Lol V. Stein, c’est ce que vous en faites, ça n’existe pas autrement. » Lire Lol V.Stein, c’est se retrouver face au vide, car on ne peut ni se situer, ni dire qui porte la voix. L’écriture de Lol V. Stein est constitutive de l’effroi. Cet effroi commence à partir de ce personnage, il est à la fois la page blanche et la symbolique de l’amour en train de naître. Cette peur face à ce qui s’avançait malgré tout, affolait l’écrivaine. En même temps, elle la gardait reliée à des peurs qu’elle connaissait depuis toujours quand elle était confrontée à la mer. Elle disait : « Elle est le tout et le rien. » Et l’appartement de Trouville justement se trouve au bord de la mer. Elle y est à nouveau avec cet horizon à perte de vue : « …regarder la mer, c’est regarder le tout. Et regarder le sable, c’est regarder le tout, un tout ». Et elle dit : « … c’est à Trouville que j’ai regardé la mer jusqu’au rien. » Toujours à Michel Porte elle confiera : « J’ai toujours été au bord de la mer dans mes livres … J’ai eu affaire à la mer très jeune dans ma vie, quand ma mère a acheté le barrage, la terre du Barrage contre le Pacifique et que la mer a tout envahi, et qu’on a été ruiné. La mer me fait très peur, c’est la chose au monde dont j’ai le plus peur… Mes cauchemars, mes rêves d’épouvante ont toujours trait à la marée, à l’envahissement par l’eau. Les différents lieux de Lol V. Stein sont tous les lieux maritimes, c’est toujours au bord de la mer qu’elle est et très longtemps j’ai vu des villes très blanches, comme ça, blanchies par le sel, un peu comme si du sel était dessus, sur les routes et les lieux, où se déplace Lola Valérie Stein… C’est très tard que je me suis aperçue que ce n’était pas S. Thala, mais Thalassa. » Il y a l’effroi et l’écriture comme digue face à l’inondation. Elle est une digue, la référence à un réel impossible qui ne tiendrait plus. Dans son hommage à Marguerite Duras après sa lecture du Ravissement de Lol V. Stein en 1965, Lacan dira : « Elle ne doit pas savoir qu’elle écrit, ce qu’elle écrit. Parce qu’elle se perdrait. Et ça serait la catastrophe. » Après un long temps de réflexion, Marguerite Duras écrira : « C’est devenu pour moi, cette phrase, comme une sorte d’identité de principe, d’un droit de dire totalement ignoré des femmes. » Dans quelle mesure l’écriture de Marguerite Duras était-elle influencée par Lacan ? Reste à se demander aussi si, pour lui, lire Marguerite Duras n’a pas été un facteur important dans ses élaborations théoriques. Mais ce sont d’autres sujets.

Lacan était sans doute prémonitoire, car avant même sa conception de la théorie des noeuds borroméens [entrelacs de trois cercles inséparables], dans cet hommage à Marguerite Duras à propos de son roman, il écrit : «un noeud qui se refait là. » Il pointe que « la pratique de la lettre converge avec l’usage de l’inconscient… » Dans Lol V. Stein, en même temps que cela se noue, cela se dénoue pour se renouer autrement et ainsi sans cesse. L’hommage de Lacan montre la dimension importante de ces nouages et dénouements. Dans son séminaire Le Sinthome (1975-1976) il écrit : « Mais la fonction de bord de l’écriture peut au contraire contenir la folie en lui donnant une limite. » Il ouvrait ainsi la voie vers une nouvelle théorie du symptôme où s’intriquaient la jouissance comme réel, le langage comme symbolique et l’imaginaire avec l’instance de la lettre. Il dira : « la lettre, le littéral serait un littoral, qu’il dessinerait le littoral du trou dans le savoir. Entre le savoir et la jouissance figurerait la lettre comme littoral. » L’écriture pour Lacan : un ravinement, un sillon dans le réel face à l’inondation que peut-être la jouissance quand elle déborde. La menace d’une jouissance diluvienne jusqu’à la rupture des digues. Seule l’écriture du Ravissement de Lol V. Stein, œuvre particulière à maints égards, a permis à Marguerite Duras de dominer une crise, d’arrêter la folie et de se maintenir. Lacan écrit encore à ce propos : « Ce n’est pas l’événement, mais un nœud qui se refait là. Et c’est ce que ce nœud enserre qui proprement ravit… » Marguerite Duras est face à la mer à Trouville, en prise avec la trouvaille qu’est Lol V. Stein qui la maintient hors du réel dévastateur de l’amour. Sans alcool aussi. Et pour ne pas se perdre, face au vide, face à l’instance de la lettre, se demandant où elle plonge dans ce que seule l’écriture peut produire : la rencontre avec un nouvel inconnu.

Jean-Philippe Kempf

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